Jean Philippe Domecq

Jean Philippe Domecq
©Axel Léotard
Préface à la deuxième édition (2009) de
Misère de lart - Essai sur le dernier demi-siècle
(première édition en 2004)

« Sils sétaient plaints de sa raillerie,
ils ont eu bien plus de sujet de se plaindre de son sérieux. »
Pascal, Provinciales, « Avertissement »

En 1991, je dédiais « aux rieurs de 2010 » le premier chapitre de ma trilogie sur ce que jai nommé lArt du Contemporain. Chacun ses risques. Et, au vu de lactualité du marché mondial, inutile de répéter que je nai rien à redire à ce quon ma reproché de dire. Les lecteurs apparemment sont là, puisque reparaît ici le deuxième volet de la trilogie en même temps que le premier, dont cest la quatrième édition. Autre constat: les livres et prises de position se multiplient qui sautorisent une liberté qui, il y a vingt ans, valut liste noire assortie des anathèmes de ce quil faut bien appeler le fanatisme daujourdhui, le procès en Réaction valant bien, en farce, Salem. Et puis quoi, la bêtise saméliorant comme le reste, disais-je dans le fatal premier texte, tout peut continuer en surface comme si de rien nétait pour qui y a tout intérêt, mental et trébuchant - intellectuel et marchand. Rien à toucher donc au diagnostic.
Ce qui mavait fasciné, au fond, cétait dobserver comment la passion de la servitude, dont nul ne nous fera croire quelle aussi ne se renouvelle pas, avait pu à ce point plier lintelligence critique au service de ce Contemporain devenu critère de jugement esthétique. Que dingéniosité et de sophistique - de théorisme, disais-je - en effet ne fallut-il pas à ceux qui trouvèrent tant dintérêt intellectuel aux statures dartistes de pur Entertainment qui dominent la scène et la cote internationale? Il fallut pour cela oublier consciencieusement, entre autres et petites évidences, la distinction entre art et divertissement. Et, même, puisquon na rien contre: quil est différents degrés de divertissement et quil en est dépais. Mais voilà: de cela, et de créativité, dinvention, dhumour, dœuvre, plus question. Cest ce qui demeure frappant, à lheure où le marché de lart bat de nouveaux records spéculatifs: plus les œuvres sont cotées et moins la critique les analyse.
(…)
Côté critique dabord. Les 15 et 16 septembre 2008, Damien Hirst réussit le coup historique de passer par dessus les galeries pour vendre directement aux enchères, via la maison de ventes Sothebys, le gros lot dœuvres qui sort de sa PME de 120 employés (Jeff Koons cest 80). On est là dans une resucée du système et de la Factory de Warhol, qui avait allumé et vendu la mèche de ce nouveau paradigme, non sans humour sociologique, lui au moins, mais cet humour nobligeait personne à senthousiasmer il y a cinquante ans ni à se fermer les yeux sur ce quil en résulterait. Résultat, par exemple: les articles spécialisés nont traité que dune chose à propos de Damien Hirst, son coup commercial et mondain, parfois monté en « une » des journaux. Le clou de cette vente record sintitulait Le Veau dOr, évidemment, remake du coup par lequel lartiste britannique sétait fait connaître et instantanément projeter au plus haut des cotes dartistes contemporains: un veau dans le formol, sous Plexiglas. Surmonté cette fois du symbole biblique du Veau dOr, la belle affaire… Personne, personne parmi les commentateurs pour ramener lœuvre à quelle est, un gag piètrement morbide et référentiel; et tout le monde de prendre pour argent comptant sa « vision tragique » de lexistence. Certains allant même jusquà lopposer, pour faire bonne mesure exégétique, avec la vision « optimiste » et « baroque » de son concurrent américain Jeff Koons. Simplisme pour simplisme, il suffit davoir là les deux plus cotés du marché.
Quant aux marchands, aux enchérisseurs, la teneur de lœuvre leur importe-t-elle plus quaux critiques? Hirst fut promu par le publicitaire britannique Charles Saatchi. Comme celui du sophiste, le génie du publicitaire se mesure ultimement à sa capacité à vendre du vent. Somme toute, du milieu le cynique est le plus respectable, lui du moins nest pas dupe et sen met plein les poches en prenant le risque de défier. Et les autres, alentour, les enchérisseurs, que lœuvre soit du vent plastifié, cela ne les amuse peut-être pas autant que lui mais cela les gêne-t-il? Au contraire: cest la puissance de dépense, leur « volonté de dépense », diraient Marcel Mauss et Georges Bataille, quils affichent en soffrant ce toc à prix dor. En achetant à prix mirobolant des hochets pour piscines texanes, ils exhibent aux yeux de leurs pareils leur munificence, leur capacité à miser tant sur si peu.
Sans compter que les collectionneurs dominants sont dun nouveau genre: quand ce ne sont pas les nouveaux riches de Chine et de Russie (pas dInde, notons-le et ce nest pas un hasard vu que cest dInde que viennent de nouvelles pratiques et pensées économiques), quand ce nest pas Abramovitch qui lance sa fondation après avoir acheté le football Club de Chelsea, ceux du « Vieux Monde » ne manifestent pas dautre goût personnel que celui que promeut la notoriété du marché. Ainsi la collection Pinault est fameuse parce quelle contient tout ce qui se cote de mieux. François Pinault achète loffre; de goût ni de mauvais goût il nest pas question - de goût en tant que dépôt historique de lintelligence dans la sensibilité, sentend.
Tout cela, disais-je dans les deux premiers volumes de cette trilogie sur lArt du Contemporain, ne tient que par la caution intellectuelle que lui donne la critique. Celle-ci, dans la « Vieille Europe », ne va évidemment pas sans raffinement de révérence. Exemple, on trouvera dans le présent volume un chapitre sur lœuvre dun des deux à trois artistes français les plus réputés, Jean-Pierre Raynaud - eh bien, en août 2007, on pouvait lire une interview [1] de cet artiste, où le critique, subtilement, neut dautres commentaires que ses brèves questions, qui font dautant mieux ressortir lœuvre et la pensée de lartiste. Lequel commence par nous réexpliquer, pour la énième fois, quel geste salvateur le tira de la dépression et fit de lui un créateur : déprimé après vingt-huit mois de garnison, un jour « je suis descendu dans le garage, poussé par je ne sais quoi, linstinct de survie sans doute. Javais besoin de mexprimer. Dans un coin, jai trouvé des pots de fleurs, un sac de ciment, de la peinture rouge. Jai mis le ciment dans le pot et, avant même quil ne soit sec, jai pris la peinture avec mes mains et jai tout barbouillé. » Suit sa glose, puis la question du critique, dune neutralité bourrée dhumour involontaire: « Depuis, vous avez toujours continué à faire des pots… ». Lartiste confirme sans problème, toujours précis dans lauto-éxégèse: « Plus précisément, je dirais que cela fait quarante-cinq ans. »… « Je ne sais pas pourquoi je continue après autant dannées. » (Une chose frappante, que jai signalée à propos de maints artistes dans les rééditions quon va lire, cest que jamais, jamais personne ne signale lextrême routine mentale que trahissent ces démarches répétitives, fastidieuses - rayures, carrés, blanc sur blanc, feutre, pots… - dun ennui recouvert de fumeuses théories sur la « sérialité ».) Dailleurs, confort pour confort, Jean-Pierre Raynaud a le sens du risque: « Quoi quil en soit, cette forme ne ma jamais déçu. » Le fait est quil la déclinée en tout format, de 3 cm à 6 m. Mais… la couleur, dira-t-on? La question na pas échappé au critique: « Et pourquoi, pendant très longtemps, navez-vous fait que des pots rouges? »… Confirmation de Lartiste : oui, rouge pompier (sic) pendant trente-cinq ans. Et puis, quand même: « Jai éprouvé le besoin de me lâcher », ce qui donne, chez Raynaud : un pot NOIR. Puis recouvert de feuille dor - il trône depuis dix ans sur le parvis du Centre Pompidou et, bien sûr, il faut être réactionnaire pour voir là quelque chose de ludiquement consternant. En tout cas, « aujourdhui toutes les couleurs sont possibles » (belle phrase en soi).
Quon se rassure, il ny a pas que des pots chez Raynaud. Il passa aux carreaux. Puis aux drapeaux. « Je me contentais de les tendre sur des châssis, comme un peintre tend sa toile, mais surtout sans intervention de ma part, ce qui a pas mal perturbé les gens. » Perturbé, donc cest bon (les critiques sont cruels, pas un ne signalera à Raynaud quil y aurait une autre hypothèse, il continue donc sur la pente: ) « …pas mal perturbé les gens. Mais j’aime bousculer les choses. Les artistes que je trouve intéressants sont des artistes qui bougent. Il suffit de regarder Matisse (…). Etre un artiste, cest prendre des risques. » - « Geste politique? », demande linterviewer. - « Non, jamais. » Doù offrande à Castro du drapeau cubain, pas de problème. Bref, neuf ans de drapeaux, et lartiste retrouve la constante du pot, c’est ce quannonce le chapeau de lentretien: « Depuis un mois, il sest lancé dans une nouvelle aventure en se tournant cette fois vers des pots de peinture. » Nouvelle aventure : « Jachète des pots de peinture et je les montre. Pour moi, les pots de peinture sont de la peinture. (…) Au fond, je fais de la peinture avec des pots de peinture sans peindre. » Heureusement il avait prévenu juste avant: « Jai le sens du ridicule. » Il peut donc, sur sa lancée, y aller: « Jai compris quavec ces pots (…), jallais pouvoir me poser de vrais problèmes de peinture, je nai pu résister. » On comprend. - « Vous avez pris cette décision de manière très rapide… », nouveaux points de suspension dont on prie, pour le critique, quils soient dironie. Raynaud, lui en tout cas, ny voit que du feu, et bille en tête: « Il faut être très réactif parce que sengager dans une direction peut être très grave. » Très grave.
Rien à redire, en effet.
Septembre 2008


[1]  Libération des 4 et 5 août 2007.

Le jour où le ciel s'en va (extrait 1)

Jean-Philippe Domecq

Le jour où le ciel s’en va
roman
(Extrait 1)


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D’ailleurs, on continuait. Pourvu, pourvu que ça continue, que tout continue - oh tout… Plus tard on se l’est dit, ceux qui toutefois eurent le cœur à ça, que si on n’était pas restés sous le soleil des heures et des jours, on aurait réagi, senti quelque chose au moins, on avait le temps. Des heures il y en eut avant la rafale, la grande, celle qui suivit les premiers souffles. Trois quatre heures qu’on a passées comme si de rien, tête au sable, comme si de rien n’était.

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Chapitre  1 

Au premier souffle de vent sur le sable
ils auraient pu dresser la tête, tous là sur la plage, voir un peu d’où ça venait. Un coup de vent pareil, quand même, par un temps pareil...
Le ballon, par exemple: il a échappé des mains du bambin et rebondi sur quelques uns des corps allongés, qui ont donné du coude et râlé, comme toujours, pendant ce temps le ballon était à l’eau déjà et s’envolait d’une vague à l’autre, assombries d’un coup, jusqu’à l’îlot de rochers pas loin, pas très loin, où il a rebondi une dernière fois, et disparu. L’enfant s’est tourné vers son père, qui lui a ouvert les bras, où le petit s’est blotti, regard fixe par-dessus l’épaule paternelle.
C’était un père qui venait de gonfler pour son fils un ballon orange et blanc, gros et léger comme on en faisait, avec des mots publicitaires du genre A fond la forme. Ils étaient arrivés sur la plage après tout le monde, lui et les deux enfants, bien après, mais le soleil tapait encore, par delà les immeubles du front de mer. Le père avait planté le parasol dès qu’il avait trouvé où parmi les corps, et l’avait ouvert de biais face à l’astre - qu’il y ait de l’ombre un peu. Puis la crème à mettre sur la peau du petit tandis que l’aînée eut vite fait de rejoindre avec pelles et seau la frange de sable humide où la dernière vague vient mousser entre les ruines de châteaux de sable comme celui qu’elle avait hâte de faire; le père l’avait prévenue qu’il lui appliquerait la crème sitôt après le petit, elle s’en souvint en sentant les premières piqûres du soleil aux épaules, et revint à son père qui passa du fils à elle, avec ses mains grasses; elle lui prit le tube des mains et termina, pour repartir au bord de l’eau. Ensuite le père a soufflé dans le ballon sous les yeux du bambin, qui sautillait sur place. Le visage souriant du père reparut derrière le rond orange et blanc, que l’enfant prit tout léger dans ses menottes - et c’est là que le vent.
Mais bon, un coup de vent… qui aurait pu penser que ce n’était que le premier, dans cette ambiance? Le père pas plus que les autres. Un temps pareil, beau, si beau… beau, non, on ne le disait plus, on ne disait plus que chaud, tellement chaud qu’il faisait, beaucoup trop (et ça aussi on aurait dû… On aurait dû!), chaud plus qu’en tout été, de mémoire: les gens furent-ils jamais si nombreux sur la plage, étendus, sur toute plage, si étalés, couchés, au bord les uns des autres et sourds à tout, aux flots plus qu’à tout - c’est bien simple: à minuit il y en avait encore (moins, forcément, il y en a moins la nuit, il y a toujours moins de tout la nuit on dirait). Mais le reste du temps, et il allait en rester, du temps, il n’allait même rester que cela sur la plage et les plages que la foule et les foules avaient recouvertes le reste du temps, mais tellement recouvertes, de toute leur surface de corps possible, que c’était à se demander s’ils n’essayaient pas de recouvrir de peau l’étendue entière, jusqu’aux moindres recoins de côte, de toute côte du monde (oui, parce que s’il n’y avait eu que la région…). Tout ça pour recouvrir quoi finalement? Le sable? Il restait bien assez chaud pour n’y plus tenir. Or, on tenait.
Alors évidemment, dans ces conditions ça ne pouvait réagir, et ça n’a pas. Pas réagi du tout, les deux premières fois quand le vent vers six heures s’est levé derrière la barre d’immeubles d’été (des immeubles rien que pour l’été, oui, à l’époque) et il a déboulé par l’esplanade pour tout souffler sur son passage - tout, non, pas tout, pas la première fois, juste ce qu’il y avait d’un peu léger; les ballons d’enfants (pas d’adultes), les seaux (les petits et pas pleins), les cerceaux, les parasols soudain agités sur leur pied (les inclinés s’inclinant plus encore), les cerfs-volants devenus dingues au bout du fil, et les fanions frénétiques sur les mâts des paillotes qu’il y a. Mais au second coup de vent, alors là  le sable!… Ah ça y est allé autour des corps.
Ce fut comme si la surface de la plage s’envolait et d’une seule lame ample et rase s’envoyait sur les peaux, toutes ces peaux disponibles… les à vif, les brunies, les cuites et cuir, très, enduites ou pas - enduites c’est franchement désagréable.
On aurait dû. Là, oui, on aurait dû.
C’est là d’ailleurs, au second coup de vent, qu’on s’est retournés, la plupart des corps, voir d’où ça venait. Exactement ce qu’il ne fallait pas. Parce que le sable, on l’a pris en plein, évidemment, plein les yeux. Alors on a tourné le dos et passé le reste du coup de vent, qui durait, à récupérer la vue côté mer, qui a viré mat et froissé, et puis a retrouvé, une fois passé le vent, son éclat habituel, à faire ciller les paupières, toute paupière, et son rythme toujours le même et jamais tout à fait, qu’on écouta, qu’on entendit, aveuglés qu’on était, on l’entendit enfin ce rythme qu’on avait eu en tête toute la journée sous nos pensées chacun depuis que l’habitude existe de s’allonger devant des flots, sous le soleil.

Le jour où le ciel s'en va (extrait 2)


Le jour où le ciel s’en va
(éditions Fayard 2010)

Chapitre  17


Le souffle en se levant avait aspiré tout, mais
c’est toujours pareil, même là, il y en eut d’heureux, tout élus, de se retrouver en l’air, au début. Il y a toujours un coin du monde.
A la perpendiculaire de la côte en partant de l’îlot - un bon kilomètre de marais salants par là -, des silhouettes avaient débarqué, une demi-heure avant le souffle, sur une plage à part. C’était la seule tranquille, en vérité. D’abord parce qu’elle était bordée de dunes hautes et l’altitude sélectionne, on a beau dire - effet d’effort sur masses (non, merci, non, c’était juste pour dire). Ensuite parce que cette plage était rugueuse (socio-filtre ça aussi), composée non de sable mais de gros grains et galets. Idéal refuge donc pour planchistes et surfeurs, qui se la réservaient volontiers en venant à motos, claquantes et cuir à frémir. Par bandes d’une vingtaine. Deux bandes, de préférence; c’est mieux pour la concurrence, plus net. Ils rappliquaient après vingt heures, c’est-à-dire au moment où l’appel du dîner et les traînailleries conséquentes battaient leur plein, ce qui était le cas même en ces dunes - même là il en traînait encore… mais où était-il, alors! où était-il l’endroit d’où il n’y eût personne à chasser pour se retrouver entre soi… Ah, l’époque.
Ce soir-là donc, comme chaque soir, les deux bandes pas déclarées mais d’autant mieux rivales, pas rivales déclarées car parvenant à faire comme si pas du tout, du tout, or tout l’art était là qui parachevait l’art du surf et consistait en effet à ne pas se quitter des yeux dans la performance tout en restant tout à celle-ci, laquelle était suffisamment experte comme performance et même plus, époustouflante, littéralement, unique au monde en cette plage à part,suffisamment extrême et ardue en tout cas pour requérir l’attention de chaque instant et champion de cette plage. Plus encore qu’en leurs prouesses à planche, le fin du fin tenait en cette capacité qu’ils avaient de se lorgner d’un saut de vague à l’autre sans coup férir. N’eût-ce été qu’histoire de montrer ce qu’on savait faire, on restait dans le classique; mais sans en avoir l’air ni d’observer l’autre, ça l’était moins, classique. Voilà, voilà dans quelles dispositions, confirmées la veille et l’avant-veille au soir, débarquaient deux jeunes bandes vouées à un mine de rien concurrentiel qui faisait toute l’exception et la qualité de cette joute répétée en un lieu tout à eux!…
(Oui: … points de suspension…)
Car ça y allait, ça pour! Ça zigzaguait d’une vague à l’autre, de crête en creux, d’un surf à l’autre, d’un soir à l’autre, et même, allez, d’une soirée l’autre, tant qu’on y est. De crête en crépuscule, disons. Ou peut-être: d’une vague à l’autre exactement comme d’une soirée l’autre - voilà, on y est. Tellement c’était.
Oui, le ballet que c’était… Typique ballet de coups d’œil, à qui chope l’autre en train de choper, zieuter, de looker la figure sur surf que vous êtes sur le point, sur le point, oui, et pas avant ni après, pile sur la pointe d’exécuter, sur surf. A en pâlir, l’autre là-bas sur sa vague et son surf, et il y avait de quoi, vu ce que vous étiez sur le point, il y avait de quoi, pâlir, si pâleur pouvait se voir dans les gerbes d’écume… Gerbes et comment! Car le lookeur aussi (ou le chopeur, si l’on préfère, le mateur, l’observateur allez) en faisait de belles aussi sur son surf - qu’est-ce qu’on croit! ce serait trop simple de looker sans rien faire d’extraordinaire au même instant, ce ne serait plus ce sport-là du tout, le sport très particulier de cette très particulière plage, unique au monde ce qui se passait là! Non, qu’on n’aille pas s’imaginer, il n’y a aucun rabais dans cette histoire: qui lookait faisait, aussi. Qui plissait de l’œil accomplissait, sur sa crête à vue d’oeil, et c’était pas mal, dans le genre et vu les gerbes - le moins fort n’étant pas de plisser les yeux tout en accomplissant pareilles choses. Comme quoi l’humain…
Enfin…
Revenons. Revenons à l’humain de l’autre vague qui, tout en planant sur surf une seconde entière au dessus de sa vague et plus d’un mètre entier, bien plus au dessus de la vague, la même, trouvait quand même moyen pendant ce temps de mater le saut que vous alliez, ça se sentait, ça se sentait que vous alliez non seulement l’exécuter, mais, prodige, ne pas le louper!… Le looping. Car quand on dit « saut », excusez. Haute voltige! Volte à la crête, oui! Vol plané en huit couché! Planche inversée tout aussi! Virages de dos - Non, pas ça! - Si! il y arrive, le maudit… Ce retournement sous lame de fond! Puis cette soudaine ligne droite à berzingue le long de la vague qui ourle, vite, vite avant qu’elle meure (souvent on se dépêche avant que ça meure). Est-ce ainsi que les hommes peuvent…
Ils peuvent, oui, commettre des glissades pivotées sur bras en poulie, avec doigts en lacets d’eau perlant la trille, trille des gouttes bien sûr, d’où émerge le mât à l’équerre de la coque très flanc de squale, coque plastique, et tendu mât arqué du bout, arqué par la voile à motifs - oui, parce que les motifs des voiles!… très élaborés. Elaborés façon tepee indien sur fond noir d’équipement mat, semi-mat en fait, et assorti, bien sûr, tout comme la coque, assortis motifs à la tenue des surfeurs et surfeuses tout de noir moulés, cagoulés. Une rivalité d’atours, en somme, autant que de tours et de signes indiens; une rivalité de galbes s’ajoutait aux deux rivalités concomitantes des performances et des coups d’œil chopés. Vrai Grand Soir, vrai. Avec parade que les performances étaient là pour mettre en valeur sur les torses, cuisses, coudes et mollets. Car c’est là, ne nous y trompons pas, sur les corps en tenue, sans omettre les poitrines, que se jouait l’essentiel, essentiel du Soir, là que les corps moulés d’une trentaine à quarantaine de silhouettes clinquaient de tout leur lustre trempé au sein de flots qui faisaient vagues, mais vagues! Tellement hautes et drossées, ourlées, en cette portion de côte partout ailleurs si plane pourtant, si innocemment plane que ç’en était étrange cette plage de vagues pas pareilles en pleine région quiète et large qui avait habitué tout le monde à ce que les vagues ne soient que vagues, vraiment, et pareilles, et que règne l’étal où la mer finit classiquement en franges vaguelettes léchant les plages de sable fin, comme on dit, jour et nuit. Cela explique au moins, et on avait besoin, cela explique le peu de gens qu’il y avait sur cette rare plage avant la survenue des moto-surfeurs empennés de leur matériel apparaissant par deçà les dunes qui, comme à dessein, répercutaient vlam le gras feulement de flat-twin 1500 (cm3, bien sûr, on a vérifié) des motos. Le peu de gens fuyait, livrant ainsi deux à trois cents mètres de plage rocailleuse à trente ou quarante surfeurs. Eh bien c’était bien dommage pour le peu de gens, qui ne savaient ce qu’ils manquaient: dans l’obscurité d’été voir des jeunes, des êtres, se livrer à leurs ébats d’eau penchés à tire d’aile et bout de voile, ah fallait voir, le résultat était plus que brillant. Car passe encore que chacun commette individuellement ses voltiges en toisant celles de l’autre, mais il y avait du collectif aussi, venait l’heure des collectives figures, d’autant plus brillantes qu’elles n’étaient pas concertées, pas préparées, dans une vraie improvisation free qu’on en venait à se frôler d’abord en se doublant puis se dédoublant puis se fonçant de face, façon tournois, d’où le courtois n’était exclu puisqu’il y avait des filles, les surfeuses en étant, et comment! et autres planchistes, et pas spectatrices, du tout, c’est dire l’enjeu, il était de taille: à pourpoint tendu, c’est bien simple. Entre corps moulés collectif. Qui auraient pu être moulés gris argent, cela dit, au lieu de ce noir semi-mat que l’eau de nuit faisait luire; certains s’y étaient essayés, au gris argent, certaines essentiellement, mais avaient vite renoncé, sans se donner le mot, on avait tacitement compris: pas adapté, impropre, ça compromettait la perception des réciproques performances, la netteté du perçu - ça rendait moins, quoi, ça manquait de soufisme. De ce soufisme involontaire qui faisait tout le sel, en pleine mer, de leurs partitions exécutées vite à plus de deux: à trois, cinq, dix surfeuses, surfeurs et planchistes, fallait voir, onze une fois ils sont arrivés à faire! (On avait prévenu, bon…) Unique, ce qui se passait sur cette plage à part, unique et à l’insu du monde. Dans le fond, c’est assez juste ce qu’on vient de dire : il y avait du soufi qui s’ignore dans cette danse free de sportifs à l’eau. D’ailleurs, la nuit où le ballet vira au huit couché à onze, onze surfeurs et surfeuses vous vous rendez compte! Onze y compris les planchistes! Comment voulez-vous qu’il n’y eût pas, à l’instant même, des cris d’échappés… Ce fut plus fort qu’eux, là quand même, comme un salut, plus qu’une acclamation, un salut en forme de souffle coupé, et qui s’est entendu quand même, par dessus le claquement des flots et coques sifflant leur involontaire soufisme. Mais, sitôt envolé le bouquet de figures à onze et aussitôt ravalé le salut, car entre eux c’était comme ça, ça se jouait à la muette, à la toiserie pourrait-on dire si l’on pouvait et le mot vaut le coup d’être créé pour eux, pour eux, entre eux ça ne parlait pas, on n’avait jamais commencé et on n’allait pas, le laconisme s’était imposé aux deux bandes rivales et c’était resté, sans que quiconque ait prémédité, nul n’avait dissuadé quiconque de s’adresser la parole, dissuadé ne serait-ce que d’un regard, non, rien de tel, ça s’était fait d’emblée. Une intuition d’artistes, au fond, d’artistes sportifs. Car à ce jeu-là, ce qui ressortait sur le plan sonore, c’était l’épure des bruits de flots, de coques, claquements de voile coupés de souffles en plein effort, souffles qu’on sentait retenus, en outre, sorte de pudeur sportive bien compréhensible, et cette pudeur sur fond de flots, avec cette constance dans le mouvant… c’était quelque chose. Sans compter que ce laconisme grand genre (quarante êtres qui se la ferment, et ce, même en montant le matériel le soir sur les galets puis en le repliant sur les galets à l’aube - il fallait le faire, quand on y pense, il fallait le faire), ce laconisme de haute volée donc faisait ressortir la plasticité des ébats, mais quand on dit « ébats », attention: parfois une semaine c’était les mêmes qui composaient la partition à cinq ou sept et puis hop, un huit couché et voilà qu’une belle ou un beau (« la belle » avant « le beau » n’étant pas tant révérence syntaxique - enfin si d’ailleurs, ça l’est - tout autant révérence ici que référence au genre courtois qui s’était imposé sans coup férir à ce qui n’était pourtant qu’une bande de petits cons comme vous et moi), toujours est-il que, reprenons parce que c’était très complexe ce que réalisaient ces petits cons, toujours est-il qu’au bout d’une semaine ensemble à former le même quadrige (pour prendre un exemple) exécutant ses énièmes figures surfiques toutes plus nouvelles les unes que les autres et soudain, hop, un huit couché et voilà qu’une belle se piquait au vol un galant neuf (new, vu le style) d’un autre quadrige, quintet ou septuor et que ça saute, prenait le pas de surf sur l’autre et hop, embarqué(e), toujours sans se toucher, attention, s’effleurer encore moins, mais la poudre d’eau au passage alors là!… les giclées… ça on pouvait, et on ne se gênait pas. Du moment que c’était « trouvé », inventé, artistique pour ne pas dire, galant et cru et tout se jouait dans ce et, dans l’articulation, dans le galamment cru, le crûment galant, sinon ce n’était pas permis, le galant sans le cru c’est répugnant, l’inverse l’est moins mais ça n’aurait pas passé entre ces êtres-là, pas passé, le lancement de giclée d’eau marine sur le ou la partenaire se devait d’être un alerte dessin, à dessein, un authentique designo à la raffinée, raffinée brut comme on vient de le dire dans la façon de gicler l’écume vers la ou le ou les partenaires se frôlant et virant de bord ensemble ou de face - fallait voir, on l’a déjà dit mais ce n’est pas une raison, la preuve: certains regagnaient la berge pour mieux voir, eux, décrypter en connaisseurs les combinatoires de giclées pour en tirer des conclusions de concierges sur ce qui se tramait, les amours qui se nouent c’est toujours intéressant, les amours qui se dénouent n’en parlons pas. Mais attention, là encore: le grand genre de ce soufi surf impliquait qu’on n’en ait pas l’air, looker le technique pour reluquer l’affect est certes gros bien que classique mais là, là ç’eût été carrément déchoir. Carrément. Oui mais voilà, il y a de la concierge en tout surfeur, si l’inverse n’est toujours pas démontré. Bref, ça n’empêche pas - rien n’a jamais rien empêché de toute façon. On prenait prétexte de resserrer telle ou telle maille de toile de voile, ou le contraire, ou de respirer de la cagoule en se l’ôtant sur la berge - et l’œil de commère giclait de l’œil de sportif, immanquable. On prenait l’air d’inspecter la coque ou de l’astiquer mais on savait fort bien qu’il n’y avait aucun problème, sur la coque (ni ailleurs, d’ailleurs), puisqu’on y avait veillé avant de venir; on n’avait rien eu d’autre à fiche de toute la journée. C’était de la jeunesse aisée que ces jeunes, et même de la jeunesse tout court, qui avait donc le temps ou les moyens ou les deux, qui pouvait se permettre disons de palabrer surf, planche à voile et giclées toute la sainte journée, foin du laconisme là pour le coup, autant ça se la fermait totalement sur la particulière plage, autant ça se l’ouvrait totalement avant et après, dès le tardif lever de cette jeunesse qu’on pourrait dire aisée mais qu’y a-t-il de particulièrement « aisé » à se lever à midi lorsqu’on se couche à l’aube (oui, c’était le rythme), hein? Tout ça pour dire que, du lever à l’arrivée sur plage, ça ne causait plus que technique et affect, sauts réussis au millième près et relations surprises à la seconde, là ça y allait les commentaires et c’est logique: ça ne vivait que pour ça, l’été, et toute l’année pour l’été. Et c’est somme toute une façon d’effectuer son parcours en cet autre surf, ou huit couché comme on voudra, qu’est l’existence; ce peut même être une façon pas mal. Finalement, ces jeunes, qu’ils y pensent ou pas, et même mieux: qu’ils pensent ou ne pensent pas, finalement ces jeunes qui ne s’intéressaient qu’à faire des huit couchés sur l’eau, eh bien l’idée n’était pas si mauvaise finalement, et même mieux puisque ce n’était même pas une idée (de leur part il n’y avait pas de danger, de parfaits petits inconscients, mais assez géniaux dans le genre - toujours pareil: ce n’est jamais comme on croit).
Quoi? Ce qui n’est jamais comme?… Mais les gens, voyons! autrui, soi-même, la vie, tout, quoi, rien, rien n’est comme - oui, tiens: rien n’est. C’est ça.
Bon.
(On ne s’agace pas, on y arrive, ça vient, ça vient le moment, avec rafale et tout.)
Et donc forcément, leur art, à ces petits cons, était arrivé à un sacré stade, à force. Haut vol. Niveau sport d’art et méta-sport, au bas mot. Pour voler ça ne vola pas bas cet été-là. Dès le premier soir, cet été-là. Ce qui prouve bien. Qu’ils avaient mijoté la performance tout l’an d’avant. Peut-être même s’étaient-ils entraînés ailleurs, en d’autres plages, fort éloignées de celle-ci, pour que ça ne se sût point. Dûment entraînés, « hyper-prêts! » disaient-ils à la typique. Prêts comme des bêtes. Et comme des bêtes ils avaient déboulé dans l’arène de la plage et là, premier soir, premier soir depuis l’été d’avant, premier soir au bout d’un an, là qu’avaient-ils constaté?… Que les autres aussi! Les autres aussi. Etaient prêts. Aussi prêts qu’eux. Et sur les mêmes figures - les mêmes figures mises au point toute l’année, pas moins. Et quelle était la dominante de leurs figures, à ces deux bandes? Dominer, bien sûr. Toujours la même histoire. Mais pas dominer par la puissance, non; dominer pour dominer. Pour le jeu, par le jeu - for fun, just for fun (oui, ces petits cons étaient snobs, n’ayant que ça à faire). Et qu’il ne s’agît point bêtement de dominer pour dominer les autres mais soi-même, pour exceller dans la domination de soi, la preuve en était que les nouvelles figures préparées n’étaient pas de cette nouveauté par rupture avec les antérieures, non!… Elles consistaient (soyons un peu compliqué) en une amplification du potentiel des nouveautés de l’an passé, c’est-à-dire une prise de hauteur. Et en quoi pouvait bien consister cette « prise de hauteur » (comme on dit. Un peu trop souvent d’ailleurs; la « hauteur », ça va! la hauteur…) - en quoi donc consistait la etc.? Très simple: mêmes prouesses que l’an dernier mais en plus haut, bien plus. Sur la crête. La crête des vagues, bien entendu. La crête, tout est là, des vagues. Ou pas, d’ailleurs, des vagues ou pas - mais ça c’est autre chose. Pour ce qui nous concerne, les questions de vitesse, virages, loopings et autres huit couchés en l’air étant réglées depuis de précédents étés, ne restait plus qu’à faire tout ça plus haut qu’à la crête; or, et d’emblée, dès les premiers coups de reins moulés, bien roulés, dès les premiers chacun put constater que la crête serait la moindre des choses et même des lourdeurs, même qu’il eût été épais de ne bondir pas très au dessus, très au dessus du haut (comme la nature pendant ce temps, soit dit en passant, car on a tout de même un peu compris, depuis le temps, on peut donc), bien au dessus du haut, voyons, crête ou pas, et qu’on allait voir ça, et l’on vit, ce fut stupéfiant.
Ce qui ne le fut pas moins, et on attend ça depuis le début, c’est ce que ça a donné avec la Rafale. Pensez… A croire que tout le travail accompli pendant des étés, toute cette préparation d’année en année pour un été puis l’autre, l’avait été pour ce coup-là!… Pour savoir qui d’entre eux saurait faire plus qu’en sortir indemne: glorieux et fou. Pour cette minute de Rafale unique, unique au monde on peut bien le dire et on le dit, on le dit qu’ils avaient affûté toute l’année particulièrement ce programme de tout faire en très hauteur, toute l’année, tous les précédents étés auraient servi à ça, tant de progrès et prouesses effectuées d’une saison à l’autre pour aboutir à ce moment, d’exception certes, de crête, tiens, mais cosmique pour le coup, d’exception naturelle véritablement, ce moment où ils furent cueillis en plein vol - ah fallait voir! Mais il n’y eut personne pour voir, même pas eux. Parce que ce fut catastrophique, quand même, n’oublions pas. Catastrophique. Il n’y eut pas place dans leur esprit ni dans le temps des hommes et de l’univers pour se dire qu’ils réussissaient le grand saut qu’aucun surfeur ni planchiste ni surfeuse ni planchiste, aucun ni aucune même au Pacifique n’avait accompli ni au monde - sans compter que de toute façon, même s’ils avaient compris, ils n’y auraient pas fait attention, car autant il y avait concurrence entre eux, autant il n’y avait jamais eu qu’eux au monde, à leurs yeux, qu’eux qui les intéressaient, qu’eux qui s’intéressaient jamais à eux, ce qui ne manque pas d’intérêt, d’ailleurs. Après tout, vivre à la crête de tout sans se mêler de tous, et prendre son monde pour monde, après tout…
Toujours est-il que, et c’est vraiment le cas de, toujours est-il que dans un suprême Toujours est-il, ils furent emportés net.
(On y est enfin. Mais il fallait comprendre, bien prendre la dimension. Maintenant on peut y aller.)
Parce que ça y est allé… Net emportés par la Rafale, et ce fut net et bref. Puis long. Vu la hauteur qu’ils avaient prise, par leur art, et celle prodigieuse que la nature en son dessein les fit prendre qu’ils le voulussent ou pas, quelles volutes!… Tout de suite le vent les emporta, tout de suite au dessus des dunes qui faisaient cirque autour de leur plage-crique et faisaient pourtant bien trois quatre mètres de haut à cet endroit (mais on a dû le dire. Ou peut-être pas). Emportés à partir de là bien au-delà, sur la première lande avant marais salants, parcourue à berzingue, sur surf ou planche, à voile tendue à bout de bras tenue encore, quand même, doués qu’ils étaient, et géniaux jusque dans l’imprévu des imprévus.
Puis la Rafale les aspira, en hauteur puisqu’en fait elle montait, et ils furent les premiers probablement en cette partie du monde et peut-être en ce monde à comprendre que le mouvement général s’ourlait à la verticale - de là à comprendre que l’univers aspirait à la verticale enfin, il y a un monde, ou plusieurs, en tout cas trop pour eux, et pour quiconque d’ailleurs. Toujours est-il, puisque c’était décidément l’heure, oui, puisque l’heure vint alors du Toujours est-il, toujours est-il qu’aspirés brutalement, cette brutalité inouïe les fit passer par dessus le grand camping qui s’étendait là, sorte de camping général comme il y en a, où soudain l’humain du dessous se sentit soulevé lui aussi mais beaucoup moins que surfeurs et planchistes si l’on veut et même si l’on ne veut, même si les tentes de camping firent pas mal dans le genre et que les surfeurs ne purent toutes les éviter, en l’air, les tentes en l’air parties, certains étaient partis de trop bas dans le haut pour éviter de s’emmêler dedans, spectacle indigne d’eux, certes, et de leurs semblables concurrents semblables, et concurrents, mais en même temps… prodigieux de voir ça! des corps moulés mouillé s’endrapant dans de la toile de tente et partant dans les airs ainsi, claquant au vent trois fois soufflant!…
Mais, de leur point de vue à eux c’était s’emmêler lamentablement. Deux d’entre eux d’ailleurs s’étranglèrent dans les filins délestés de leurs tentes elles-mêmes enchevêtrées à la pas possible - il y a eu du drame, quand même, là aussi, ce n’est pas parce que, hein, qu’il faudrait oublier… Gorge prise aux rets littéralement fallait voir, même si personne n’y fut pour, on sait mais ce n’est pas une raison. Gorge aux rets prise donc, au licou étouffée, étranglée, bientôt le sang gicle, visage mauve, mauve visage, yeux exorbités, langue dardée d’une bouche qui béa à s’en larder les lèvres, avant de se purer au sol, s’écrasant c’est-à-dire. S’écrasant entre campeurs, qui n’avaient pas besoin de ça.
Mais tandis qu’on y reste autrui continue, c’est bien connu; et donc tandis que s’écrasaient quelques uns qu’étranglaient les filins de tentes à campeurs envolées dans les airs emportés, pendant ce temps la Rafale avait suivi son cours exceptionnel et fait son affaire des autres, avait emporté les autres des deux bandes en un même essaim par delà le camping, tout camping, par delà ce camping qu’est l’existence, il y a camping et camping au fond c’est vrai, par delà donc campings et avant-plaine de marais salants qu’il y avait là puisqu’il faut toujours qu’il y ait quelque chose quelque part, par delà donc… de toute façon la Rafale étant partie vers le haut ils chutèrent en ourlet rasant, voilà, à toute valdingue, jusqu’aux routes - les axes, disait-on. Les voitures qu’il y avait déjà à ce moment étaient secouées, de tous côtés vibrées, certaines inclinèrent (façon penchant) au fossé, mais plus pour cause de volants qui s’affolent que pour cause de rafale, tant l’humain s’affole par essence et ça se comprend, il y a de quoi, encore que justement - bon. Au fossé versant donc plus par inclination qui se comprend que par rafale qui ne se comprenait absolument pas, qui ne pouvait absolument, vu la dimension, vu la proportion, vu le cosmique, bref: vu l’absolu dont avait l’air cette Rafale. C’est bien simple (là encore), elle avait eu ensuite assez d’espace à franchir pour que son mouvement vers le haut fût déjà entamé, donc ce n’étaient plus que vibrionnaires vibrations sur les carrosseries et les roues, et donc certains conducteurs (et certaines familles puisque, bref) virent - non, ne virent même pas les spectres moulés noir mouillé qui se pointèrent très soudains devant le pare-brise, glissèrent aérodynamiques sur la tôle de capot, voire toiture, pour repartir, effet d’aileron, sur deux cents mètres de plus, soit précisément vers l’étendue aux chardons où s’étaient égarés les deux du couple (on se souvient) qui, dans la nuit claire, virent des traînes de poussière enluminée telles queues de comètes, virent puis comprirent qu’elles suivaient chacune un point noir, une silhouette en fait, coiffée d’une voile et chevauchant comme un, une sorte oui de ski, avec ou sans voile encore en mains, une pirogue en fait, une sorte de en tout cas, et puis les silhouettes étaient traînées, raclées au sol comme par un char d’antique supplice au viscéral sillage d’éviscérées viscères, et tournoyaient  puis s’arrêtaient, comme autant de ballots, de sacs de son éventrés, avec nouveau nuage de poussière par conséquent, nuage rougi de sang, rouge même, allons, écarlate, éclaboussé - ils comprirent, on ne sait plus qui d’ailleurs étaient en train de comprendre, peut-être les conducteurs en famille ou pas, ils comprirent en tout cas ceux qui étaient censés comprendre, parce qu’il faisait de plus en plus clair dans cette nuit, comme si la Rafale tirait l’obscurité à elle, ils comprirent que c’était du sang, dans les ballots qu’ils prirent pour tels (comme quoi ils ne comprirent pas tout, ceux qui comprirent, même si on ne sait qui comprit et très probablement personne), du sang et aussi de la cervelle, une puis trois et peut-être même quatre ballots de cervelle à valser de la giclée grasse en boucle autour de crânes - c’était ça les ballots! - avec une aura ma foi très contemporaine dans cette lueur phospho. Car c’était ce qui se passait: les choses commençaient à prendre une aura vaguement phosphoreuse, c’est ça, phosphoreuse plus que phosphorescente. A moins que ce fût les choses qui réverbéraient leur lumière. Mais d’où venait l’éclairage? Comme d’elles mêmes, on aurait dit. C’était ce que commençaient à constater les deux depuis leur îlot. (Ah mais voilà ceux qui comprenaient à peu près… C’était eux et pas les conducteurs en familles. Ça se comprend mieux d’ailleurs, vu que les conducteurs étaient en panique et sauts de volant etc. Il faut donc bien constater, d’ici, que c’est eux qui ont commencé à comprendre entre tous. Comprendre au moins ça, l’effet de lumière.)
Pendant ce temps les brillants surfeurs et surfeuses et planchistes et planchistes, les plus brillants d’entre eux depuis deux étés au moins, trouvèrent moyen de corriger le tir, dans tout ça. Passé la première surprise en effet, au quart de seconde, en éminents sportifs mondiaux décidément, et d’autant plus mondiaux qu’ils ignoraient royalement le monde, et la preuve qu’on n’a pas besoin de s’occuper des autres pour être les meilleurs sans n’être que rois en son village, la preuve c’est qu’il y en eut bien huit ou neuf à prolonger le vol jusque loin au-delà de la ville de port d’été, vers les grands carrefours d’où partaient ce qu’on appelait « les bretelles » alors, les bretelles du grand axe plus qu’autoroutier - car il y avait de ça à l’époque -, et sur ce grand axe plus qu’autoroutier vers la ville les automobiles se retrouvèrent chevauchées, tantôt sur toiture et sur capot tantôt, par des silhouettes capées de voile, car, évidemment, les huit ou neuf championnes et champions sans couronne surent se servir des voitures comme de cavales autant.
C’est les conducteurs qui le surent moins… Et donc, les surfeuses et surfeurs ne tardèrent pas à décoller vers d’autres horizons jusqu’alors absents.