Jean Philippe Domecq

Jean Philippe Domecq
©Axel Léotard
Préface à la deuxième édition (2009) de
Misère de lart - Essai sur le dernier demi-siècle
(première édition en 2004)

« Sils sétaient plaints de sa raillerie,
ils ont eu bien plus de sujet de se plaindre de son sérieux. »
Pascal, Provinciales, « Avertissement »

En 1991, je dédiais « aux rieurs de 2010 » le premier chapitre de ma trilogie sur ce que jai nommé lArt du Contemporain. Chacun ses risques. Et, au vu de lactualité du marché mondial, inutile de répéter que je nai rien à redire à ce quon ma reproché de dire. Les lecteurs apparemment sont là, puisque reparaît ici le deuxième volet de la trilogie en même temps que le premier, dont cest la quatrième édition. Autre constat: les livres et prises de position se multiplient qui sautorisent une liberté qui, il y a vingt ans, valut liste noire assortie des anathèmes de ce quil faut bien appeler le fanatisme daujourdhui, le procès en Réaction valant bien, en farce, Salem. Et puis quoi, la bêtise saméliorant comme le reste, disais-je dans le fatal premier texte, tout peut continuer en surface comme si de rien nétait pour qui y a tout intérêt, mental et trébuchant - intellectuel et marchand. Rien à toucher donc au diagnostic.
Ce qui mavait fasciné, au fond, cétait dobserver comment la passion de la servitude, dont nul ne nous fera croire quelle aussi ne se renouvelle pas, avait pu à ce point plier lintelligence critique au service de ce Contemporain devenu critère de jugement esthétique. Que dingéniosité et de sophistique - de théorisme, disais-je - en effet ne fallut-il pas à ceux qui trouvèrent tant dintérêt intellectuel aux statures dartistes de pur Entertainment qui dominent la scène et la cote internationale? Il fallut pour cela oublier consciencieusement, entre autres et petites évidences, la distinction entre art et divertissement. Et, même, puisquon na rien contre: quil est différents degrés de divertissement et quil en est dépais. Mais voilà: de cela, et de créativité, dinvention, dhumour, dœuvre, plus question. Cest ce qui demeure frappant, à lheure où le marché de lart bat de nouveaux records spéculatifs: plus les œuvres sont cotées et moins la critique les analyse.
(…)
Côté critique dabord. Les 15 et 16 septembre 2008, Damien Hirst réussit le coup historique de passer par dessus les galeries pour vendre directement aux enchères, via la maison de ventes Sothebys, le gros lot dœuvres qui sort de sa PME de 120 employés (Jeff Koons cest 80). On est là dans une resucée du système et de la Factory de Warhol, qui avait allumé et vendu la mèche de ce nouveau paradigme, non sans humour sociologique, lui au moins, mais cet humour nobligeait personne à senthousiasmer il y a cinquante ans ni à se fermer les yeux sur ce quil en résulterait. Résultat, par exemple: les articles spécialisés nont traité que dune chose à propos de Damien Hirst, son coup commercial et mondain, parfois monté en « une » des journaux. Le clou de cette vente record sintitulait Le Veau dOr, évidemment, remake du coup par lequel lartiste britannique sétait fait connaître et instantanément projeter au plus haut des cotes dartistes contemporains: un veau dans le formol, sous Plexiglas. Surmonté cette fois du symbole biblique du Veau dOr, la belle affaire… Personne, personne parmi les commentateurs pour ramener lœuvre à quelle est, un gag piètrement morbide et référentiel; et tout le monde de prendre pour argent comptant sa « vision tragique » de lexistence. Certains allant même jusquà lopposer, pour faire bonne mesure exégétique, avec la vision « optimiste » et « baroque » de son concurrent américain Jeff Koons. Simplisme pour simplisme, il suffit davoir là les deux plus cotés du marché.
Quant aux marchands, aux enchérisseurs, la teneur de lœuvre leur importe-t-elle plus quaux critiques? Hirst fut promu par le publicitaire britannique Charles Saatchi. Comme celui du sophiste, le génie du publicitaire se mesure ultimement à sa capacité à vendre du vent. Somme toute, du milieu le cynique est le plus respectable, lui du moins nest pas dupe et sen met plein les poches en prenant le risque de défier. Et les autres, alentour, les enchérisseurs, que lœuvre soit du vent plastifié, cela ne les amuse peut-être pas autant que lui mais cela les gêne-t-il? Au contraire: cest la puissance de dépense, leur « volonté de dépense », diraient Marcel Mauss et Georges Bataille, quils affichent en soffrant ce toc à prix dor. En achetant à prix mirobolant des hochets pour piscines texanes, ils exhibent aux yeux de leurs pareils leur munificence, leur capacité à miser tant sur si peu.
Sans compter que les collectionneurs dominants sont dun nouveau genre: quand ce ne sont pas les nouveaux riches de Chine et de Russie (pas dInde, notons-le et ce nest pas un hasard vu que cest dInde que viennent de nouvelles pratiques et pensées économiques), quand ce nest pas Abramovitch qui lance sa fondation après avoir acheté le football Club de Chelsea, ceux du « Vieux Monde » ne manifestent pas dautre goût personnel que celui que promeut la notoriété du marché. Ainsi la collection Pinault est fameuse parce quelle contient tout ce qui se cote de mieux. François Pinault achète loffre; de goût ni de mauvais goût il nest pas question - de goût en tant que dépôt historique de lintelligence dans la sensibilité, sentend.
Tout cela, disais-je dans les deux premiers volumes de cette trilogie sur lArt du Contemporain, ne tient que par la caution intellectuelle que lui donne la critique. Celle-ci, dans la « Vieille Europe », ne va évidemment pas sans raffinement de révérence. Exemple, on trouvera dans le présent volume un chapitre sur lœuvre dun des deux à trois artistes français les plus réputés, Jean-Pierre Raynaud - eh bien, en août 2007, on pouvait lire une interview [1] de cet artiste, où le critique, subtilement, neut dautres commentaires que ses brèves questions, qui font dautant mieux ressortir lœuvre et la pensée de lartiste. Lequel commence par nous réexpliquer, pour la énième fois, quel geste salvateur le tira de la dépression et fit de lui un créateur : déprimé après vingt-huit mois de garnison, un jour « je suis descendu dans le garage, poussé par je ne sais quoi, linstinct de survie sans doute. Javais besoin de mexprimer. Dans un coin, jai trouvé des pots de fleurs, un sac de ciment, de la peinture rouge. Jai mis le ciment dans le pot et, avant même quil ne soit sec, jai pris la peinture avec mes mains et jai tout barbouillé. » Suit sa glose, puis la question du critique, dune neutralité bourrée dhumour involontaire: « Depuis, vous avez toujours continué à faire des pots… ». Lartiste confirme sans problème, toujours précis dans lauto-éxégèse: « Plus précisément, je dirais que cela fait quarante-cinq ans. »… « Je ne sais pas pourquoi je continue après autant dannées. » (Une chose frappante, que jai signalée à propos de maints artistes dans les rééditions quon va lire, cest que jamais, jamais personne ne signale lextrême routine mentale que trahissent ces démarches répétitives, fastidieuses - rayures, carrés, blanc sur blanc, feutre, pots… - dun ennui recouvert de fumeuses théories sur la « sérialité ».) Dailleurs, confort pour confort, Jean-Pierre Raynaud a le sens du risque: « Quoi quil en soit, cette forme ne ma jamais déçu. » Le fait est quil la déclinée en tout format, de 3 cm à 6 m. Mais… la couleur, dira-t-on? La question na pas échappé au critique: « Et pourquoi, pendant très longtemps, navez-vous fait que des pots rouges? »… Confirmation de Lartiste : oui, rouge pompier (sic) pendant trente-cinq ans. Et puis, quand même: « Jai éprouvé le besoin de me lâcher », ce qui donne, chez Raynaud : un pot NOIR. Puis recouvert de feuille dor - il trône depuis dix ans sur le parvis du Centre Pompidou et, bien sûr, il faut être réactionnaire pour voir là quelque chose de ludiquement consternant. En tout cas, « aujourdhui toutes les couleurs sont possibles » (belle phrase en soi).
Quon se rassure, il ny a pas que des pots chez Raynaud. Il passa aux carreaux. Puis aux drapeaux. « Je me contentais de les tendre sur des châssis, comme un peintre tend sa toile, mais surtout sans intervention de ma part, ce qui a pas mal perturbé les gens. » Perturbé, donc cest bon (les critiques sont cruels, pas un ne signalera à Raynaud quil y aurait une autre hypothèse, il continue donc sur la pente: ) « …pas mal perturbé les gens. Mais j’aime bousculer les choses. Les artistes que je trouve intéressants sont des artistes qui bougent. Il suffit de regarder Matisse (…). Etre un artiste, cest prendre des risques. » - « Geste politique? », demande linterviewer. - « Non, jamais. » Doù offrande à Castro du drapeau cubain, pas de problème. Bref, neuf ans de drapeaux, et lartiste retrouve la constante du pot, c’est ce quannonce le chapeau de lentretien: « Depuis un mois, il sest lancé dans une nouvelle aventure en se tournant cette fois vers des pots de peinture. » Nouvelle aventure : « Jachète des pots de peinture et je les montre. Pour moi, les pots de peinture sont de la peinture. (…) Au fond, je fais de la peinture avec des pots de peinture sans peindre. » Heureusement il avait prévenu juste avant: « Jai le sens du ridicule. » Il peut donc, sur sa lancée, y aller: « Jai compris quavec ces pots (…), jallais pouvoir me poser de vrais problèmes de peinture, je nai pu résister. » On comprend. - « Vous avez pris cette décision de manière très rapide… », nouveaux points de suspension dont on prie, pour le critique, quils soient dironie. Raynaud, lui en tout cas, ny voit que du feu, et bille en tête: « Il faut être très réactif parce que sengager dans une direction peut être très grave. » Très grave.
Rien à redire, en effet.
Septembre 2008


[1]  Libération des 4 et 5 août 2007.