Jean Philippe Domecq

Jean Philippe Domecq
©Axel Léotard

Le jour où le ciel s'en va (extrait 1)

Jean-Philippe Domecq

Le jour où le ciel s’en va
roman
(Extrait 1)


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D’ailleurs, on continuait. Pourvu, pourvu que ça continue, que tout continue - oh tout… Plus tard on se l’est dit, ceux qui toutefois eurent le cœur à ça, que si on n’était pas restés sous le soleil des heures et des jours, on aurait réagi, senti quelque chose au moins, on avait le temps. Des heures il y en eut avant la rafale, la grande, celle qui suivit les premiers souffles. Trois quatre heures qu’on a passées comme si de rien, tête au sable, comme si de rien n’était.

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Chapitre  1 

Au premier souffle de vent sur le sable
ils auraient pu dresser la tête, tous là sur la plage, voir un peu d’où ça venait. Un coup de vent pareil, quand même, par un temps pareil...
Le ballon, par exemple: il a échappé des mains du bambin et rebondi sur quelques uns des corps allongés, qui ont donné du coude et râlé, comme toujours, pendant ce temps le ballon était à l’eau déjà et s’envolait d’une vague à l’autre, assombries d’un coup, jusqu’à l’îlot de rochers pas loin, pas très loin, où il a rebondi une dernière fois, et disparu. L’enfant s’est tourné vers son père, qui lui a ouvert les bras, où le petit s’est blotti, regard fixe par-dessus l’épaule paternelle.
C’était un père qui venait de gonfler pour son fils un ballon orange et blanc, gros et léger comme on en faisait, avec des mots publicitaires du genre A fond la forme. Ils étaient arrivés sur la plage après tout le monde, lui et les deux enfants, bien après, mais le soleil tapait encore, par delà les immeubles du front de mer. Le père avait planté le parasol dès qu’il avait trouvé où parmi les corps, et l’avait ouvert de biais face à l’astre - qu’il y ait de l’ombre un peu. Puis la crème à mettre sur la peau du petit tandis que l’aînée eut vite fait de rejoindre avec pelles et seau la frange de sable humide où la dernière vague vient mousser entre les ruines de châteaux de sable comme celui qu’elle avait hâte de faire; le père l’avait prévenue qu’il lui appliquerait la crème sitôt après le petit, elle s’en souvint en sentant les premières piqûres du soleil aux épaules, et revint à son père qui passa du fils à elle, avec ses mains grasses; elle lui prit le tube des mains et termina, pour repartir au bord de l’eau. Ensuite le père a soufflé dans le ballon sous les yeux du bambin, qui sautillait sur place. Le visage souriant du père reparut derrière le rond orange et blanc, que l’enfant prit tout léger dans ses menottes - et c’est là que le vent.
Mais bon, un coup de vent… qui aurait pu penser que ce n’était que le premier, dans cette ambiance? Le père pas plus que les autres. Un temps pareil, beau, si beau… beau, non, on ne le disait plus, on ne disait plus que chaud, tellement chaud qu’il faisait, beaucoup trop (et ça aussi on aurait dû… On aurait dû!), chaud plus qu’en tout été, de mémoire: les gens furent-ils jamais si nombreux sur la plage, étendus, sur toute plage, si étalés, couchés, au bord les uns des autres et sourds à tout, aux flots plus qu’à tout - c’est bien simple: à minuit il y en avait encore (moins, forcément, il y en a moins la nuit, il y a toujours moins de tout la nuit on dirait). Mais le reste du temps, et il allait en rester, du temps, il n’allait même rester que cela sur la plage et les plages que la foule et les foules avaient recouvertes le reste du temps, mais tellement recouvertes, de toute leur surface de corps possible, que c’était à se demander s’ils n’essayaient pas de recouvrir de peau l’étendue entière, jusqu’aux moindres recoins de côte, de toute côte du monde (oui, parce que s’il n’y avait eu que la région…). Tout ça pour recouvrir quoi finalement? Le sable? Il restait bien assez chaud pour n’y plus tenir. Or, on tenait.
Alors évidemment, dans ces conditions ça ne pouvait réagir, et ça n’a pas. Pas réagi du tout, les deux premières fois quand le vent vers six heures s’est levé derrière la barre d’immeubles d’été (des immeubles rien que pour l’été, oui, à l’époque) et il a déboulé par l’esplanade pour tout souffler sur son passage - tout, non, pas tout, pas la première fois, juste ce qu’il y avait d’un peu léger; les ballons d’enfants (pas d’adultes), les seaux (les petits et pas pleins), les cerceaux, les parasols soudain agités sur leur pied (les inclinés s’inclinant plus encore), les cerfs-volants devenus dingues au bout du fil, et les fanions frénétiques sur les mâts des paillotes qu’il y a. Mais au second coup de vent, alors là  le sable!… Ah ça y est allé autour des corps.
Ce fut comme si la surface de la plage s’envolait et d’une seule lame ample et rase s’envoyait sur les peaux, toutes ces peaux disponibles… les à vif, les brunies, les cuites et cuir, très, enduites ou pas - enduites c’est franchement désagréable.
On aurait dû. Là, oui, on aurait dû.
C’est là d’ailleurs, au second coup de vent, qu’on s’est retournés, la plupart des corps, voir d’où ça venait. Exactement ce qu’il ne fallait pas. Parce que le sable, on l’a pris en plein, évidemment, plein les yeux. Alors on a tourné le dos et passé le reste du coup de vent, qui durait, à récupérer la vue côté mer, qui a viré mat et froissé, et puis a retrouvé, une fois passé le vent, son éclat habituel, à faire ciller les paupières, toute paupière, et son rythme toujours le même et jamais tout à fait, qu’on écouta, qu’on entendit, aveuglés qu’on était, on l’entendit enfin ce rythme qu’on avait eu en tête toute la journée sous nos pensées chacun depuis que l’habitude existe de s’allonger devant des flots, sous le soleil.

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