Nabokov, content de lui, nous aussi, paru dans Marianne 28 mai 2021



“Lolita”, best-seller de l’érotisme avec nymphette, serait impubliable aujourd’hui. Son colossal succès permit à Vladimir Nabokov de donner libre cours à ses jeux littéraires plus ésotériques que libidineux. PAR JEAN-PHILIPPE DOMECQ

Nabokov content de lui, nous aussi

Un éminent spécialiste de Nabokov, Jean Blot, français né russe et maîtrier les deux langues comme lui, s’égare dans la steppe, avise une isba, la babouchka le laisse entrer le temps d’un thé au samovar tandis que son mari reste bougon près de la cheminée, quand soudain, notre voyageur ayant le tact de ne pas taire à des paysans le motif culturel de sa venue en URSS, à savoir une conférence sur Vladimir Nabokov : – « Nabokov ? Le service de tennis de Lolita, meilleure scène… » C’est lemoujik qui vient de réagir.

L’anecdote est typique de la culture russe qu’aimait et qu’a fuie Nabokov avec la révolution d’Octobre. Il n’y a qu’au fin fond de cette nation que la culture se répand ainsi, même pendant et avant le communisme. Auparavant, l’annonce de la mort de l’écrivain et médecin Anton Tchekhov s’était répandue comme une traînée de brume gelée sur les toits des isbas et dans les cafés de Moscou ; de même celle du patriarche Léon Tolstoï, auquel les lecteurs de feuilletons avaient reproché en masse d’avoir fait mourir Anna Karénine. Puis les Soviets crurent si fort à l’influence concrète de la poésie qu’Anna Akhmatova avait sur le toit un flic qui tournait jour et nuit ; ce qui n’empêchait nullement le « camarade Staline », maître en double jeu, de décrocher son téléphone en faveur de Mikhaïl Boulgakov quand celui-ci raclait les fonds de tiroir à force d’être censuré. C’est fini, désormais, le poutinisme affairiste, comme Wall Street, se moque bien de la littérature, preuve que le capitalisme a gagné. 

“Fureur de la chair” 

Ces considérations ne sont donc pas intempestives dans un compte-rendu littéraire, c’est bien un symptôme de civilisation politique qu’un paysan des années brejnéviennes ait le flair culturel de repérer le jeu de balle de Lolita, qui reste assurément la partie fine entre toutes dans le scabreux roman qui fit la renommée internationale de Vladimir Nabokov. Le romancier décrit ce service pubère avec un art consommé du fantasme que consomme sexuellement, et de retorses façons, le quadra Humbert avec une nymphette, sans que se pose la question du consentement. On passerait aujourd’hui pareille licence sous silence. À l’époque de sa parution, en 1955, d’aucuns crièrent certes à la « perversité insensée », au « livre le plus immonde » qu’on ait jamais lu selon le Sunday Express, « dégoûtant, déplaisant », juge Émile Henriot en France. Mais 50 millions d’exemplaires vendus de par le monde ! Moyennant quoi, Nabokov pourra s’offrir le luxe de continuer de plus belle, au point qu’il reste aujourd’hui l’auteur qui est allé le plus loin dans l’expression à la fois crue et raffinée qui est le propre (c’est le mot) de la passion sexuelle.

Toute lectrice ou tout lecteur pressé de vérifier ce croustillant-là n’aura qu’à farfouiller dans l’autre gros roman de Nabokov ayant pour titre un prénom féminin, Ada, complété d’une expression prometteuse : ou l’Ardeur. Qu’on en juge par ce souvenir cuisant qu’Ada rappelle à Van, l’homme de sa vie : « Aujourd’hui, il faut que j’expie l’excès de vigueur prématuré avec lequel tu as raclé la rouge écorchure.[…] Privée de tes caresses, je perds tout empire sur mes nerfs, plus rien n’existe que l’extase du frottement, l’effet persistant de ton dard, de ton poison délicieux. » Veut-on plus fourragé ? Va pour une fellation, dont Van à 90 ans se souvient avec intacte… ardeur : « Ada s’était penchée sur lui et il avait possédé sa chevelure : elle lui caressait les cuisses, serpentait entre ses jambes, s’éployait sur son ventre palpitant. […] Ada le caressait, l’enlaçait, tel un sarment se nouant à la gorge d’une colonne qu’il enveloppe toujours plus fort, plus étroitement, et dont la morsure amoureuse se dissout enfin en suavité pur-purine. » On comprend que Playboy ait publié les « bonnes feuilles » du livre avant parution en 1966. Seulement voilà, c’est bien beau mais à quel âge ces chauds ébats ? « Lorsque j’étais encore enfant », rap-porte Ada. « Van, tu es responsable[…] d’avoir ouvert en moi une source de frénésie, une fureur de la chair, une irritation insatiable. » Ajoutons que tous deux étaient cousins. Après quoi cela dura toute une vie, et Ada ou l’Ardeur est un roman d’amour immense, parmi les chefs-d’œuvre sur ce thème. C’est pourquoi il est plus commenté et sa lecture plus avouable aujourd’hui que Lolita. 

Il faut dire que cette histoire de désir durable, inspirée d’un amour de jeunesse dont son épouse Véra sut entourer la longue rédaction avec une intelligence amoureuse, Nabokov l’a lovée dans une de ses toiles d’araignée scintillantes d’éclats métaphoriques comme sueurs d’amants et piquées de motifs de papillons dont il faisait collection.

“Ardeur pour le monde”

Ces magiques constructions narratives sont savantes, saturées de références littéraires et picturales toutes plus cryptées les unes que les autres. Le prestidigitateur nous en met plein la vue et peut ainsi fourrer non seulement la partie pour le tout qui caractérise l’occupation sexuelle, mais aussi sa philosophie des perceptions. L’appareil critique de l’édition « Pléiade » à cet égard n’est pas un régal de trop. On y apprend que cet enchanteur un peu trop enchanté de lui-même, qui peut nous irriter comme ces auteurs nous signifiant « Vous avez vu, hein, c’était gonflé mais j’y suis arrivé », voulait nous transporter entre conte de fées et science-fiction ; du même coup, il approfondissait sa conception du temps qui tient de Bergson autant que de Zénon, puisque le désir humain effectivement comprime, dilate, boucle et retourne ses souvenirs, surtout lorsqu’il traverse toute une vie d’amour comme c’est le cas pour les deux héros d’Ada. Si bien que, lorsque le roman paraît enFrance, le meilleur et dernier mot revient à l’un des plus fins commentateurs d’Ada, qui n’est autre que notre Jean Blot du début qui, dans la NRF de mars 1976, conclut : « Ce roman constitue sans doute le chef-d’œuvre de l’étrange écrivain trilingue, poète, critique et romancier », dont l’« érotisme ressemble à l’ardeur du poète pour le monde : l’adolescent et le poète refusent ou ignorent les relais de la complexité psychologique des êtres ».

1 Nabokov, de Jean Blot, Points Seuil, coll. « Écrivains de toujours », 1995,220 p., 9,10 €.

2 Œuvres romanesques complètes, tome III, de Vladimir Nabokov, « Bibliothèque de La Pléiade », 1648 p., 72 €jusqu’au 31 août, puis 78 €.

3 Ivan Vassilievitch, de Mikhaïl Boulgakov, traduction et préface de Katherine Barsacq, éd. de Corlevour, Revue maintenant ; 112 p., 10 €.

4 Anton Tchekhov. Une vie, de Donald Rayfield, éd. Louison, 557 p., 30 €.

Paru dans Marianne, 17/02, par Olivier De Bruyn 


 9.JEAN-PHILIPPE DOMECQ FACE AUX FILMS ET... À LUI-MÊME  

Les fidèles lecteurs de Marianne, comme beaucoup d’autres, connaissent le romancier et l’essayiste, farouchement indépendant et toujours pertinent. Un livre permet de mieux connaître le cinéphile et le critique, tout aussi indépendant et pertinent quand il évoque le cinéma, une de ses passions de toujours. Dans Le film de nos films, Jean-Philippe Domecq s’essaye à une sorte « d’autobiographie filmique » qui revisite, de façon sciemment subjective, plusieurs décennies de création et quelques grands auteurs qui ont traversé l’époque : Martin Scorsese, Werner Herzog, Sergio Leone, John Boorman, Woody Allen, on en passe. « L’expression populaire l’a compris, nous nous “faisons notre film” de chaque film, souligne avec justesse l’auteur dans un avant-propos où il explique sa démarche. Toute projection sur écran se double d’une projection propre à chacun. » 

Le film et « son » spectateur singulier : Jean-Philippe Domecq, au fil des ans, n’a cessé d’expertiser les œuvres et d’interroger son regard sur ces dernières. A une exception près - le texte inédit sur le magistral “Phantom Thread”, de Paul Thomas Anderson qui constitue le premier chapitre du livre -, les chroniques et essais réunis dans Le film de nos films ont été publiés de 1979 à 2019 dans la revue Positif, une « institution » de la critique française qui peut s’enorgueillir d’avoir toujours fait preuve d’une intransigeante liberté d’esprit dans un univers où le conformisme et les modes interchangeables font des ravages. 

Conformiste et « suiveur », Jean-Philippe Domecq ne l’a assurément jamais été. Et l’on retrouve avec plaisir dans ce livre stimulant des analyses qui frappent par leur hauteur de vue, leur style et leur précieuse singularité « La nostalgie ne choisit pas ses souvenirs, écrit ainsi Domecq à propos de “Il était une fois en Amérique”, le monument historique et mélancolique de Sergio Leone. Elle y revient et s’y complaît quels qu’ils soient. Traumatisme ou bonheur, ce qui importe à la nostalgie, c’est d’avoir un passé où s’ancrer ; phénomène que nous observons certains matins, sortant de rêves où nous nous raccrochons même s’ils furent pénibles. » Qui dit mieux ?  


Le film de nos films de Jean-Philippe Domecq. Editions Agora Pocket. 276 pages. 8,20 euros.

Comment Baudrillard dut se taire sur l'art contemporain: https://www.revue-etudes.com/article/comment-baudrillard-dut-se-taire-sur-l-art-contemporain-23227


"En mai 1996, Jean Baudrillard (1929-2007) publie une de ses tribunes régulières dans Libération : elle porte cette fois sur l'art contemporain. À la suite du tollé qu'elle suscite, le journal suspend leur collaboration. Qu'une polémique entraîne un tel désaveu de la part d'un organe de presse progressiste paraît contradictoire, mais ne l'était pas à l'époque. Car le motif en fut que la tribune de Baudrillard était « réactionnaire » à l'égard de l'art contemporain : la « réaction progressiste » (je labellise l'expression) de Libération allait donc de soi. Seconde contradiction pourtant : Baudrillard, grande figure de l'intellectuel critique, était et reste réputé pour ses oppositions conceptuelles à l'idéologie dominante. Aussi ne pouvait-on lui faire (mais pour l'occasion on lui fit) le procès en « réactionnariat », autre terme que je propose pour rappeler l'argument central de la stratégie de dissuasion, en vigueur en art, à l'époque. Si pourtant la réception de son texte a contredit la réputation de l'auteur, on ne peut exclure que le procès en réactionnariat ait pu être procès d'intention : ce ne serait ni le premier, ni le dernier dans la culture. Pour vérifier si ce fut le cas, confrontons le texte à sa réception négativement connotée, que Baudrillard n'avait manifestement pas prévue.

Cet épisode singulièrement polémique révèle un climat en lieu et place du débat artistique qui s'amorçait en 1990-1991 à l'initiative d'auteurs isolés : Jean Clair, moi-même dans la revue Esprit, Marc Fumaroli et fort peu d'autres, étant donné la dissuasion ambiante. Le débat visait à opérer une réévaluation critique de la production artistique qui n'était déjà plus si contemporaine, puisqu'elle était consacrée depuis plus d'un quart de siècle. Les auteurs à contre-courant du marché, des politiques institutionnelles et de la critique d'art mainstream durent hausser le ton pour franchir le mur de cette hégémonie. Or, leurs textes ultraminoritaires suscitèrent un vif intérêt, qui a surpris les prescripteurs d'opinion culturelle. Le public ne fait certes pas critère, l'histoire ayant prouvé qu'il avait refusé les avant-gardes, ce que les porte-voix du mainstream ne se privèrent pas de ressortir. Ils savaient pourtant que la démocratisation culturelle a complètement modifié la donne depuis le XIXe siècle qui avait effectivement connu les affrontements inauguraux de la modernité entre les créateurs et les attentes académiques du public. La vraie nouveauté historique à comprendre était qu'un public aussi cultivé qu'informé attendait depuis longtemps une réévaluation ; sinon, il n'aurait pas réservé au débat à peine ouvert une attention quantitative et qualitative. Quantitative : les chiffres de ventes des revues et journaux ayant accueilli le débat le prouvent statistiquement ; et qualitative : le courrier du lectorat également, ainsi que les demandes de débat public. C'est d'ailleurs en raison de cette pression montante que Libération a d'abord laissé passer la tribune de Jean Baudrillard, ouvertement provocatrice puisque intitulée « Le complot de l'art » et chapeautée d'une formule, « L'art contemporain est nul », propre à mettre les pieds dans le plat. Baudrillard avait habitué ses lecteurs à la provocation verbale, à dessein de secouer les esprits. Cette fois, pourtant, non seulement cela ne passa pas, mais Baudrillard se rétracta, plaidant quelques jours plus tard l'incompétence dans le domaine esthétique. Ce recul intellectuel, surprenant de la part d'un penseur, est révélateur du symptôme idéologique d'une époque, que je propose d'analyser. Le texte de sa tribune montre qu'avec son ignorance invoquée ou prétendue, Baudrillard a sauté à pieds joints dans le schéma réaction-progressisme qui clivait les confrontations idéologiques du XXe siècle, bien qu'il visât ailleurs en titrant sa tribune « Le complot de l'art ». Ledit complot n'était pas ce qu'il croyait, pour la raison qu'il n'est pas besoin de complot pour qu'il y ait idéologie dominante, celle-ci se reproduisant par accord et même, il faut ce mot, par concertation involontaire et ambiante – par enthousiaste soumission, si l'on préfère."


Suite dans le n° de Février 2021 de la revue Etudes

"Middlemarch", ou le plus intelligent des romans d'amour - paru dans Marianne, 22/12/20



"Middlemarch", de George Eliot, a beau avoir été écrit au XIXe siècle, ce roman nous montre toujours les trois versions de couple possibles… Bon à savoir, et occasion de revoir l’histoire des histoires d’amour.

« A love affair », disent les Anglais, et en effet l’amour est une grande affaire, que les grandes œuvres n’ont pas fini de sonder. La plus récente est un film, “Phantom Thread” de Paul Thomas Anderson, interprété par Daniel Day-Lewis et la non moins géniale Vicky Krieps, où la jeune femme abouche l’homme à la mort pour qu’il s’ouvre à l’amour, et ça marche puisque nous n’aurions pas inventé l’amour sans notre conscience de la mort.

Sans le désir non plus, dont l’évidence brûle même la pudibonderie du XIXème siècle, par exemple lorsque la première fois qu’Anna Karénine s’est donnée à Vronski est suggérée par son réflexe de resserrer le peignoir sur l’épaule en s’asseyant ; ou l’orgasme d’Emma Bovary par les cris d’oiseau au-dessus de la calèche stationnée dans un bois. Ajoutons la puissance du sentiment amoureux qui triomphe du temps telle la branche qui toujours repousse sous la tombe de Tristan pour enlacer celle d’Iseult, tout comme les bras d’Aurélien, héros éponyme du grand roman d’Aragon, accueillent le corps de Bérénice frappé d’une balle perdue dans la nuit de la guerre. Bref : il y a l’amour à mort, le désir, l’éternel sentiment, et il y a… le couple !

TROIS DESTINS DE COUPLES
Autre affaire, n’est-ce pas, qui compte beaucoup d’appelés, mais peut-être plus d’élus qu’on ne croit, si les heureux vivent cachés, couchés. Alors, comment y arriver, comment éviter erreurs et douleurs ? En lisant de bons romans, parce qu’ils vous avertissent, répondait malicieusement la plus anglaise des romancières anglaises, George Eliot. En pleine Angleterre victorienne, elle en a composé un qui, dans une ville de province qui donne son titre au roman, Middlemarch, condense les trois principales configurations de couple qui attendent tout un chacun.

Trois, pas deux ni cinq : le couple qui se tient par le mauvais bout de la méprise sociale, le couple qui se brise par méprise intellectuelle, et le couple dont l’accord spontané des sensibilités se confirme par les inévitables difficultés sociales qu’il surmonte. Les trois destins qui en résultent, en toute logique psychosociale, la romancière les déroule avec une telle intelligence qu’il n’y a pas plus prenant comme suspense, et c’est encore valable aujourd’hui.

L’intelligence, justement, est ce que la belle Dorothea, qui se moque bien d’être belle et « aspirait à quelque chose qui pût remplir sa vie d’activités à la fois rationnelles et ardentes » croit trouver en M. Casaubon, érudit âgé : « Ce serait comme d’épouser Pascal » rêve-t-elle ! Cela dit, entre nous, Pascal peut faire son effet, relisez ses Pensées dans l’excellente réédition de Michel Le Guern en Folio, Pascal a la transcendance drue, nette, là où Montaigne revendique plutôt le « branloir » de l’être. Hélas, ni Pascal ni Montaigne en l’obscur cerveau de M. Casaubon, où la jeune Dorothea voit « se refléter dans un vague et vaste labyrinthe toutes les qualités qu’elle y apportait elle-même ». Coup classique de la projection amoureuse non-avertie, et George Eliot montre ainsi les conséquences de la jachère intellectuelle où on laissait les jeunes filles douées.

FINESSE POLITIQUE ET PSYCHOLOGIQUE
L’intelligence fait le charme érotique de bien des femmes et hommes ; sauf qu’ici la libido sciendi se retrouve tout entière dans le vif esprit de la jeune femme qui, une fois que le mariage a consommé ses illusions, va faire le tour du Casaubon. C’est un régal narratif de lire comment Dorothea découvre peu à peu que, sur le terrain de recherches que son époux creuse depuis des lustres, elle voit ce qu’il ne voit toujours pas… En un mot : le barbon n’était qu’abscons, et l’adjectif sonne pile. Terminé. Vous verrez comment la colère morale aura raison du mariage.

Ce n’est pas fini. Lorsque la fervente Dorothea n’avait d’yeux que pour son futur et déjà décati, passait dans les parages un jeune homme à l’esprit torsadé, délicat, violemment susceptible pour des raisons sociales. Eh bien ce seront justement les détours imposés par les préjugés et intérêts hostiles qui, après avoir creusé comme toujours les malentendus, réuniront les fiers cœurs en leur confirmant leurs affinités initiales. Ce roman est décidément aussi fin politiquement que psychologiquement ; cela va jusqu’au troisième couple, dont l’intrigue montre comment un homme brillant, Lydgate, très au fait des récentes recherches médicales et ne devant tout qu’à lui-même, croit trouver en la très blonde et raffinée Rosamond la compagne de sa vie de chercheur et médecin, tandis qu’elle voit en lui le futur directeur d’hôpital qui lui prodiguera le train de vie qui l’intéresse, elle. Mais, en médecine comme ailleurs, tout ce qui pense neuf se heurte d’abord aux pratiques éculées et aux réflexes de défense sociologique ; Rosamond n’en a que faire, et va mettre son mari dans une situation de stress financier très compromettant pour la trajectoire que promettaient ses aptitudes et sa fermeté. Quand l’un des deux est bouché dans un couple, l’autre n’y peut rien : « L’esprit de la pauvre Rosamond ne contenait pas d’espaces assez grands pour faire paraître petits les éléments du luxe. » Et toc...

GEORGE & GEORGE

George Eliot est aussi imparable qu’amusée. Et sa gamme humaine est vaste. Ainsi, savez-vous pourquoi il y a une « rue George Eliot » à Tel-Aviv ? Parce qu’elle a écrit le roman Daniel Deronda le plus en osmose avec le je-ne-sais-quoi qui fait l’attitude juive, nous restituant de l’intérieur sensible le fait d’être traversé par l’histoire et la culture juives, même quand on ne savait pas en être (et c’est le cas du héros), dans Londres à l’époque mais pour aujourd’hui aussi bien. C’est impressionnant comme George Eliot, non-juive, donne à penser-ressentir cette condition qu’on dit juive. Avec, en la personne du héros éponyme, le cas, unique dans la littérature, d’un homme qui est attirant par le discernement que lui donne la bienveillance. Façon Christ multiplié par Freud. Sans aucunement chercher à plaire, la compréhension de Daniel Deronda à l’égard d’une femme qui a toutes les chances de plaire et qui justement est menacée par là, en est presque au vocabulaire que Freud va mettre en place dix ans après la rédaction de ce roman ; et cela rend celui-ci plus que freudien.

Comme on voit, George Eliot est une auteure qui fait parler d’intelligence. Sa vie d’ailleurs eut un retentissement venant de là ; elle fut très écoutée alors qu’elle vivait en grande travailleuse, lisant sur tout sujet, notamment économique, avec son compagnon George Henry Lewes qui, intellectuel plus âgé, marié et père avant elle. La légende de ce couple, tout en admiration réciproque, le fera baptiser « George and George ».

Sous Victoria, leur couple hors-mariage et leur féminisme fit scandale par son progressisme moral et politique, d’autant plus audacieux qu’il était pondéré. Il n’en demeure pas moins que, tout gros et subtils qu’ils étaient, les romans de George Eliot furent fort lus – à la grande joie de son compagnon et premier lecteur jusqu’à la fin de ses jours – mais tout aussi intelligemment reçus par les critiques littéraires des grands journaux. Autre époque ?...

PIONNIÈRE FÉMINISTE AU REGARD ÉCLAIRANT

En France, Mona Ozouf vient de remettre cette auteure au premier plan où la situaient Proust et Gide. Son brillant essai d’histoire littéraire, L’autre George, à la rencontre de George Eliot se réfère à George Sand, comparse en admiration réciproque et en féminisme pionnier. Il est à noter que l’une et l’autre, comme aussi les sœurs Brontë, durent avoir recours à des pseudonymes masculins ou sans connotation de genre. Autre symptôme d’époque : en 1880 George Eliot en dépit de sa notoriété n’eut pas droit d’être enterrée au « Coin des poètes » en l’abbaye de Westminster comme le fut son illustre contemporain, Charles Dickens ; elle ne perdit rien au change puisqu’elle le fut auprès de l’homme auquel elle survécut de peu, « son » George.

Cette Angleterre victorienne nous pose encore une autre grande question culturelle : si l’on ajoute les Sœurs Brontë et Austen, pour ne mentionner qu’elles, comment se fait-il que ces deux générations de femmes, pour la plupart mortes à l’âge où les écrivains accèdent à la maturité humaine, aient produit une telle moisson d’œuvres, aussi fortes que Les Hauts de Hurlevent, Jane Eyre, Orgueil et préjugés, Persuasion… C’est comme si, et Virginia Woolf émettra l’hypothèse, de la place où elles étaient reléguées et depuis leur coin de table de famille, elles avaient tiré un poste d’observation d’autant plus éclairant sur l’humanité qu’elles la voyaient défiler sans que celle-ci les vît.

Finalement, une analogie se dégage entre couple qui dure et littérature qui tient : de même que les bornes de l’esprit sont fatales à l’admiration sans laquelle il n’est point de sentiments durables, de même on ne peut quitter un roman où l’auteur nous prend par la main de l’intelligence de la vie.

Le Moulin sur la Floss, Middlemarch de George Eliot. Gallimard, « La Pléiade » ; ces deux romans sont également parus en coll. Folio, ainsi que Daniel Deronda.

L’autre George, à la rencontre de George Eliot, de Mona Ozouf, vient de reparaître en Folio, Gallimard.

Les romans de Jane Austen : Orgueil et préjugés, Persuasion, Le Cœur et la raison, Mansfield Park, présentés et traduits par Pierre Goubert, sont accessible en Folio classique, Gallimard.

Wuthering Heights et autres romans, d’Emily, Anne et Charlotte Brontë, sont réunis en un volume « Pléiade ».

Jane Eyre de Charlotte Brontë, Les Classiques du Livre de Poche.

Aurélien de Louis Aragon, en Folio.

Anna Karénine de Tolstoï, 2 vol. Folio.

https://www.marianne.net/culture/du-cote-des-classiques/le-plus-intelligent-des-romans-damour-middlemarch-de-george-eliot


 Que reste-t-il de la mélancolie de Chirico ? paru  dans Marianne, 6 novembre




        Ce petit matin-là de 1925, le jeune Breton Yves Tanguy ne sait pas qu’une révélation va faire de lui le plus onirique des peintres surréalistes. Il se tient complètement bourré à l’impériale de l’autobus qui le ramène rue du Château où il partage un logis avec Jacques Prévert, qui lui non plus ne sait pas qu’il dressera ses fameux « inventaires » de poésie populairement subtile, et avec  Marcel Duhamel qui lui aussi ignore qu’il lancera la collection de polars « Série Noire » avec cette surréaliste promesse au lecteur qu’« en choisissant au hasard il tombera immanquablement sur une nuit blanche » et qui financera la littérature renommée de Gallimard ; le bus marque une halte, notre Tanguy à la tintinesque mèche éméchée croit voir derrière une vitrine un tableau à double vue, il saute du bus, s’étale, et se retrouve nez à nez avec une toile aussi simple qu’énigmatique, signée d’un certain Giorgio De Chirico. Le lendemain, ayant éclusé il range ses croûtes néo-fauves où les rues de Montmartre semblaient peintes à l’alcool plus qu’à l’huile, et il peint une de ses premières foules de galets larvaires, souvenir des plages de Locronan où il errait gamin sous la pleine lune, avec cette ombre que Chirico étire sous ses statues esseulées et entre ses arcades démultipliées à l’infini. Dans son coin de Cadaquès, un certain Salvador Dali va aussi allonger ces ombres dans la perspective infiniment chiriquienne, et Dominguez et Brauner et Masson, etc : cette mélancolie sans humains va se répandre comme un rêve contagieux. C’est qu’il est médiumnique, et André Breton, lui aussi tombé d’autobus en apercevant une de ces toiles métaphysiques, ne s’y trompe pas au moment où il écrit le Manifeste du Surréalisme : « C’est à vous de parler, jeune voyant des choses » ! 
        Le « jeune voyant » débarque d’Italie et de nulle part, d’aucune des avant-gardes qui pendant ce temps révolutionnent l’art (tout comme plus tard l’Américain Edward Hopper, d’ailleurs, autre artiste médiumnique du siècle). Il ne jure que par Arnold Böcklin, peintre suisse de Centaures et de L’Ile des morts où guette une statue blanche, et par ses lectures philosophiques, Nietzsche et Schopenhauer. Il a des crises de foie, siège de la mélancolie selon Aristote et, malin, Giorgio expliquera parfois ses visions par là, avant de se prendre très au sérieux et passer les décennies suivantes à remplir ses places désertes des années 1915-1925 et à se peindre déguisé, au grand dam de Breton qui l’estimera prophète pendant dix ans et pas plus. 
        Guillaume Apollinaire, originaire du Levant comme lui, invente alors le mot de « surréalisme ». Et en effet, l’univers de Giorgio De Chirico nous met devant l’évidence de l’énigme avec la netteté d’un schéma réaliste et onirique à la fois, peint en aplats de couleurs vives cernées au trait noir, pour aller droit à la vision. Or, celle-ci nous rappelle aussitôt quelque chose… que nous n’avions jamais vu. Pourquoi ? Eh bien justement, c’est notre Pourquoi devant les lieux et la vie apparemment ordinaires que réveille ce peintre qui, de la philosophie, a retenu non les systèmes mais l’étonnement qui en est la source et interroge tout. Ses arcades par exemple, pourquoi sont-elles sans personne ? Souvenez-vous, elles se vident dès que vous n’entendez plus que le bruit de vos pas. Et ses places de Turin et Ferrare, sous l’heure figée à l’aplomb de midi au fronton d’un palais, « là où les derniers trottoirs sont comme des quais…, là où l’extrême café s’avance comme un promontoire », raconte Chirico dans le seul bon roman surréaliste, Hebdomeros : la ville semble évidée par le regard blanc des statues antiques car leur présence pérenne nous rappelle que nous pouvons voir l’espace, et tout, du point de vue du temps. Alors et soudain, on voit autrement. Et voir autrement c’est voir enfin. Sous cet effet de recul que donne le sentiment du temps qui passe dans l’infini où nous transitons, il n’y a plus rien de banal, le déjà-vu est insolite. 
        Voilà pourquoi l’univers de Chirico sidéra aussitôt et nous arrête encore, un siècle après son apparition fulgurante. Quant à la mélancolie qui éclaire ses monuments et vieilles places, ce fut celle de la modernité qui voit le passé s’éloigner comme jamais. Mais, pour nous que le progrès a fui, la mélancolie est désormais nostalgie de l’avenir. Cela semble d’ailleurs laisser notre imaginaire en panne historique, si on compare notre temps avec la formidable donne visionnaire que lança pour longtemps le surréalisme. 
    
        Giorgio de Chirico, La peinture métaphysique, Musée de l’Orangerie, jusqu’au 14 décembre 2020. Catalogue aux éd. Hazan, 175 ill., 230 p., 39,95€, sous la direction de Paulo Baldacci, par ailleurs auteur de l’ouvrage de référence : Chirico, la métaphysique 1888 – 1919, éd. Flammarion. 

        Deux autres surréalistes : 
- Victor Brauner, Musée d’art moderne de Paris, jusqu’au 10 janvier 2021 - Cette rétrospective, la première depuis celle de 1972, permet de voir toutes les explorations qu’a expérimentées cet artiste roumain qui, parmi les surréalistes, a plus penché côté Jung et les mythes, que côté Freud dont André Breton fut le découvreur en France. Brauner explore l’inconscient collectif, le spiritisme, la voyance (lui qui perdit un œil en s’interposant dans une rixe au couteau entre surréalistes un an après s’être peint borgne). A la fin il sonde, au-delà des rêves et apparitions animalières, les cauchemars de l’Histoire au fond d’un langage primordial. 
- Man Ray et la mode, Musée du Luxembourg, jusqu’au 17 janvier 2021 – On connaît cette photo de Man Ray prise par surprise où une femme nue n’a plus qu’a vite porter ses mains pour cacher ses splendides fesses alors qu’elle se penche pour prendre ses vêtements ; eh bien l’œil vif du photographe surréaliste sut cueillir ces beautés vêtues des plus belles parures en injectant dans la photographie de mode toutes ses inventions plastiques, et ainsi en fit un art à part entière, pour les plus grands couturiers (Chanel, Poiret, Schiaparelli) et prestigieuses revues sur papier couché (Vogue, Vanity Fair, Harper’s Bazaar). Le surréalisme fut décidément et « absolument moderne », dirait Rimbaud.




Présentation-Lecture le 13 octobre à 19h, Libraire Michèle Ignazi, 17 de Jouy, Paris IVème 



« Je n’ai jamais su pourquoi, depuis que je vis ici, je ne sais toujours pas pourquoi la vue du grand pont métallique au-dessus des voies de la gare du Nord, là-bas, me donne cette prenante, cette intime et chaude sensation de vivre chaque fois que mon regard sans y songer s’y porte, par la fenêtre au bord de la table, à l’heure du soir où les gens rentrent chez eux en métro, en voiture, tandis qu’en dessous les trains pareillement reviennent et partent dans la nuit emportant les menues silhouettes de mes semblables derrière leurs vitres éclairées. J’aimerais en finir avec mon incompréhension – d’où sans doute le réflexe d’écrire là-dessus aujourd’hui. Je ne voudrais jamais en finir avec cette contemplation – d’où, sans doute aucun, le réflexe de la décrire. Car enfin quoi ? ».......(la suite dans Heures de Paris, « Depuis la Gare du Nord », Jean-Philippe Domecq, Editions La Bibliothèque).