La Russie poutinienne filmée en 2016 : paru dans Positif


L’anti-«Idiot» de Dostoïevski :

Le Disciple, de Kirill Serebrennikov


Ce film de Kirill Serebrennikov est une réussite éprouvante : il parvient à nous révolter contre la plus imbécile des révoltes, le fanatisme religieux, dont on a pourtant fait le tour ici depuis Voltaire. Avec sa Bible pour verbatim qu’il cite pour toute réponse et en toute situation, Veniamin, jeune fanatique chrétien dans la Russie d’aujourd’hui, n’est que révolte contre tout ce qui le plaisir de vivre par les sens et la connaissance. Ce n’est hélas pas un hasard historique si cette œuvre nous sert à nouveaux frais le phénomène dans sa sempiternelle actualité. Sempiternelle car Le Disciple nous montre de quoi se nourrit et pourrit le totalitarisme religieux qui, infusant sa contagion avec redoutable et maligne ruse, rameute les illusions traditionnalistes, jusqu’à la déviation antisémite. Par sa théâtralité aussi vivement scandée qu’incarnée, ce film qui décrit comment le refoulement fanatique prend une tête et les autres et les corps, fonctionne comme un alarmant rappel, à l’heure où nos aspirations à l’équité et à la libération socioéconomiques, qui constituaient le nouvel horizon du progressisme politique, se trouvent freinées par le combat, nécessaire mais d’arrière-garde, contre le narcissique héroïsme religieux.

Dès le début du film, le refoulement est là. On sait, ou devrait se souvenir que la plupart des croyances et vocations ne résisteraient pas à une bonne petite psychanalyse, tant leur racine est psychologique sous alibi métaphysique, et obsession du sexe non vécu. Celle-ci, a-t-on tendance à croire, résulterait de l’interdit religieux ; c’est le contraire, la poussée sexuelle a créé son interdit religieux et probablement toute religion. Par peur de cette sève sexuelle, les religieux veulent priver le monde entier du plaisir dont seule la peur nous prive. Le Disciple le montre avec une puissance ravageuse et, a contrario, tonique. Cet adolescent bien fait et plein d’énergie (magistralement interprété par le jeune Petr Skvortsov), a les yeux dardés sur les corps des filles de sa classe, lui qui se vante de n’avoir jamais d’« érections incontrôlables ». Sa mère, paumée et ulcérée par les problèmes et convocations en conseils de discipline que lui valent les rébellions scolaires de son fils, a encore assez de bon sens pour lui répondre qu’il a « bien tort de se retenir ». Moyennant quoi, le premier putsch pédagogique que va réussir son fils aura lieu entre la piscine et le bureau de la directrice d’établissement : dorénavant le bikini sera interdit et le une-pièce obligatoire. Or, comment s’est comporté Veniamin à la piscine ? La caméra restitue par micro-séquences le flash que ça lui fait de voir les formes de ses jolies camarades en maillot ; il accepte certes de se jeter à l’eau, tout habillé façon burkini masculin, mais que fait-il dans l’eau, nage-t-il « sainement » en « vertu » de « la pureté » pour évacuer l’énergie selon lui démoniaque ? Non, il plonge bien profond pour regarder d’en dessous les cuisses des nageuses s’ouvrir et se fermer.

La professeure de biologie a-t-elle le malheur laïque de faire son cours d’éducation sexuelle, avec carottes et capotes pour prémunir ces jeunes qui manifestement en ont vu et fait d’autres ? Veniamin se défringue et s’exhibe sur les tables et le bureau en déversant ses anathèmes contre le péché de chair. C’est sa deuxième opération réussie : le tapage est tel que la directrice et la sous-directrice accourent et font la leçon à…l’enseignante. Tout plutôt que le désordre. Mine de rien, sous couvert de versets bibliques puant en effet la barbarie, le refoulé s’est livré à l’exhibitionnisme inconscient. Cela n’a d’ailleurs pas échappé à une fille de sa classe qui, alléchée, viendra en intercours provoquer le timbré, ventre à ventre, et, comme elle est d’une beauté et d’une liberté de mœurs émoustillantes, il se récrie d’autant plus qu’il est au bord d’y passer.

Après l’exhibitionnisme, l’homosexualité non assumée. En bon Saint Paul recruteur, le fana-militant a repéré le boiteux qu’évidemment la classe maltraite en bande à la sortie des cours. Il fera de lui son disciple, lequel, démuni, complexé, l’adore, au point d’accepter de commettre un attentat contre le seul être qui dans l’établissement résiste, la prof de biologie. Ce n’est pas humanité ni charité si au dernier moment ils ne passent pas à l’acte ; c’est juste que le disciple a manifesté un désir homosexuel. Que l’autre n’a pas vu venir, mais suscité jusque dans ses massages prétendument miraculeux contre l’infirmité du boiteux. L’inconscient a décidément bon dos pour l’amour de Dieu.

L’appétit de savoir étant, avec l’appétit des sens, l’autre raison de vivre, cette micro guerre sainte va culminer lorsque le héros se déguise en grand singe pour protester contre l’enseignement de la théorie darwinienne de l’évolution. Ici encore, le totalitarisme, qu’il soit nazi, stalinien ou religieux, a la même stratégie éprouvée de harcèlement : provoquer le désordre pour rendre impraticable l’ordre existant, jusqu’à ce que les autorités obtempèrent, aggravant l’ordre en tyrannie, pour avoir la paix à tout prix. L’acmé de cette stratégie bien répertoriée par l’Histoire est atteinte lors du conseil d’établissement quand le jeune rebelle ment (au nom de la foi) en accusant d’attouchements la prof de biologie, qu’il a dans le collimateur puisqu’elle est la seule à résister en enseignant la raison, le savoir et la science. Et, comme elle persiste dans ces valeurs, le fanatique sort la bonne vieille saloperie de fonds chrétien : ne serait-elle pas juive ?... C’est le point d’horreur froide du film : on les voit tous, un à un, collègues et même l’amant prof de gym, la laisser se débattre puis lui signifier qu’on « comprend qu’elle soit sensible à cette question »…

Pour tout cela et bien des corolaires qui vont avec, la dramaturgie du Disciple nous montre un idiot à l’opposé de L’Idiot par qui Dostoïevski expérimenta en roman ce qu’il adviendrait du Christ s’il délivrait son message plusieurs siècles après qu’il le fit. Son Prince Mychkine a le décalage, l’idiotie géniale de qui voit mieux que le manège auquel se livrent les hommes en société ; il a donc la tolérance plus mûre que toute maturité d’adultes. L’idiot que Kirill Serebrennikov a filmé après l’avoir mis en scène théâtrale à partir de la pièce de Marius von Mayenburg, n’est pas mûr, mais muré : lui incarne le ressentiment que Nietzsche a fielleusement vu dans le Christ, les Juifs et tous les révoltés dans l’Histoire (n’oublions pas que Nietzsche rabat révolte sur ressentiment alors qu’il a entre autres la Révolution française derrière lui, ou la révolte des esclaves menée par Spartacus et celles des Noirs, etc, etc). Le cinéaste inscrit l’intrigue du Disciple dans la Russie poutinienne contemporaine qui, comme toujours en Russie, prend exemple d’en haut : on baise au sens vulgaire du terme, on arnaque les autres en ce moment à la tête de l’Etat, des régions, des conglomérats industriels et dans tous les rouages de la police et de la justice russes. Or, le film montre que l’Eglise orthodoxe bénit le tout de ses torchons pamphlétaires allant de pair avec les oukazes politiques et économiques. C’est ce que Poutine nomme « la Verticale du haut ». Voilà bien de la transcendance, et la nouvelle version de l’autocratie, après la tsariste et la stalinienne. C’est le modèle « vertueux » de civilisation eurasienne que les nouveaux idéologues russes opposent à la décadence libidinale de l’Occident. Ce film, décidément, nous confirme les périls.

Positif n°669, novembre 2016

 Genet, il n'y a qu'en France... (paru dans ESPRIT, nov. 2021)

https://esprit.presse.fr/actualite-des-livres/esprit/jean-genet-une-notoriete-francaise-43634

Jean Genet, une notoriété française

par

Jean-Philippe Domecq

NOVEMBRE 2021 #Livres

La publication des romans et poèmes de Jean Genet dans la Bibliothèque de la Pléiade invite à s’interroger sur son esthétique, tant célébrée en France. Fondée sur une éthique de la subversion et du renversement, elle pêche parfois par simplisme, lorsqu’elle se contente d’être un négatif des valeurs bourgeoises.

« À la France m’attache seul mon amour de la langue française, mais alors ! » note Jean Genet dans son Journal du voleur (1949). Tout est là, mais pas uniquement au sens où Genet le croit. D’une part, et il a raison, la « poésie » qu’il revendique dans ses romans et poèmes fait de lui l’un des écrivains ayant tiré le meilleur parti de cette langue. Comme Céline et Proust, qui ont fort bien lu Saint-Simon, Genet a l’ample liberté d’enveloppement, la souple scansion syncopée de contrepoints, et l’audace d’accoupler élégance et inavouable en fourrant sa phrase de pépites de crudité bien à lui, puisées dans la sexualité et dans l’univers des voleurs, des criminels et des traîtres qu’il admire plus que tous.

Et cela nous amène à ce qu’il ne croit pas si bien dire lorsqu’il voue la France aux gémonies, sauf pour sa littérature : il n’y a qu’en France qu’une telle œuvre pouvait être si vite célébrée. En dix ans, Cocteau et Sartre font de Genet la coqueluche littéraire de Paris, au point qu’André Malraux, en 1966 – et c’est une image de courage culturel – se retrouve en tant que ministre des Affaires culturelles à défendre la représentation théâtrale des Paravents face à la majorité parlementaire, scandalisée par cette pièce qui conspue et conchie les soldats français en Algérie. L’intelligentsia battit des mains ; de même, Aragon et encore Sartre avaient vu dans Voyage au bout de la nuit un livre « communiste », comme n’a pas manqué d’en glousser Céline lorsqu’il devra répondre de ses pamphlets antisémites, où son style peut certes sembler une autoparodie parce qu’il jubile idéologiquement, mais c’est la même « musique » que dans ses romans.

Dans le cas de Genet, c’est sur le plan de sa poétique justement que l’on pourrait reconsidérer la place qu’a pu lui faire une certaine tradition française du style qui sauve tout. Lui-même d’ailleurs en fut encombré et connut une crise morale, au point de brûler son travail en cours, après la parution en 1952 de l’essai de Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr. On comprend que Sartre intégrait la trajectoire de Genet à sa problématique de la liberté. Mais quelle liberté ? Et quelle poétique ? Cette dernière se fonde sur une éthique fièrement répétée, comme le fait Genet dans le Journal du voleur en vertu de son raisonnement en symétrie inverse : « Abandonné par ma famille, il me semblait déjà naturel d’aggraver cela par l’amour des garçons et cet amour par le vol, et le vol par le crime ou la complaisance au crime. Ainsi refusai-je décidément un monde qui m’avait refusé. » « Aggraver par l’amour des garçons », autrement dit l’homosexualité, serait l’égal de ce par quoi il « l’aggrave » par le vol ? Et celui-ci encore par le crime ? Dommage, car, dès Notre-Dame-des-Fleurs (1942) jusqu’à Querelle de Brest (1947, qui donna lieu en 1982 à la superbe transposition cinématographique de Rainer Werner Fassbinder, Querelle), Genet rend la sensualité homosexuelle sensible à quiconque même ne la partage pas. De même, son art du portrait des « tantes » et des « gouapes », ainsi l’apparition de Divine dans un café de Montmartre : « Elle déposa la fraîcheur du scandale […] et l’étonnante douceur d’un bruit de sandale sur la pierre du temple, elle fit se tourner les têtes qui devinrent légères tout à coup (des têtes folles), têtes des banquiers, commerçants, gigolos pour dames, garçons, gérants, colonels, épouvantails. Elle était vêtue ce soir-là d’une chemisette de soie champagne, d’un pantalon bleu volé à un matelot et de sandales de cuir. À l’un quelconque de ses doigts, mais plutôt à l’auriculaire, une pierre comme un ulcère la gangrenait. »

Mais Genet tombe logiquement dans l’épaisse bêtise inhérente au moralisme à l’envers. Les deux auteurs de la préface, Emmanuelle Lambert et Gilles Philippe, remarquable duo d’acuité littéraire, à qui il faut associer Albert Dichy pour cette édition dans la « Bibliothèque de la Pléiade », ne cachent pas jusqu’où cela a pu mener : « On pourra dire que c’est ici la base esthétique de Pompes funèbres et que c’est n’y rien comprendre que de s’offusquer du pire : “L’officier allemand qui commanda le carnage d’Oradour a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie.” Sartre, qui ne cessa de revenir sur le lien que Genet établit entre mal et poésie, préféra ignorer le passage et s’en sortit à bon compte : tout serait faux chez Genet, et la question de la sincérité devrait être suspendue. »

La poésie est pourtant aussi têtue que les faits : ce que Genet appelle sa « sainteté » est un monde d’inversion pure et simpliste qui, contre la société « bourgeoise » et certes hypocrite, dresse la féodalité interlope et la hiérarchie légionnaire. Quant au vol, il n’aime rien tant que de voler les mendiants et les pauvres. Passons sur ses récurrentes extases pour la délation, et voyons la littérature comme source de connaissance, quand elle nous apprend qu’il y a des gens qui, comme Genet, repèrent à l’avance dans la rue ceux qui ont « un regard de volé », ce dont il jouit plus d’une fois. Sartre n’a pas vu là une magistrale figure de ce qu’il nomme « le salaud » dans sa philosophie de la responsabilité.

Mais, puisqu’il ne faudrait s’en tenir qu’à « la langue » et à la « petite musique », prenons les deux noyaux poétiques qui polarisent d’entrée le Journal du voleur. L’un est fort, d’enjeu : « Les jeux érotiques découvrent un monde innommable que révèle le langage nocturne des amants. Un tel langage ne s’écrit pas. On le chuchote la nuit à l’oreille, d’une voix rauque. À l’aube, on l’oublie. » Genet saura l’écrire. Mais, tout au long de son œuvre, il veut à tout prix fleurir, et cela donne, juste à côté : « Il existe un étroit rapport entre les fleurs et les bagnards. La fragilité, la délicatesse des premières sont de même nature que la brutale insensibilité des autres. » Sans le vouloir, Genet nous apprend qu’on peut parler de métaphore stupide, par inadéquation foncière et schématisme, surtout quand elle est filée, enfilée tant et plus au long d’une œuvre. Et à la phrase suivante, Genet, dans sa borne rageuse, sort involontairement sa conception du style : « Que j’aie à représenter un forçat – ou un criminel – je le parerai de tant de fleurs que lui-même disparaissant sous elles en deviendra une autre, géante, nouvelle. » « Disparaissant » ? Il ne peut mieux dire qu’il fait le beau pour dissimuler, au lieu que le style révèle quand il est fort et fin.

Romans et poèmes
Jean Genet
Édition d’Emmanuelle Lambert et Gilles Philippe, avec la collaboration d’Albert Dichy, "La Pléiade", Gallimard, 2021

 L'humanité est paranoïaque, preuves par : Dieu, le complotisme, Kennedy...


Paru dans POSITIF décembre 2021 :

JFK, l’enquête,  d’Oliver Stone

Une sidération qui n’en finit pas

JFK, l’enquête : c’était déjà le ressort palpitant d’enquête politico-policière de JFK, la version filmée qu’Oliver Stone avait tournée en 1991, mais on comprend qu’il y revienne trente ans plus tard, sous forme documentaire cette fois. Car nous tous, depuis le 22 novembre 1963, nous avons beau avoir vu, revu et revoir les séquences de l’assassinat du Président John Fitzgerald Kennedy, puis le surlendemain, à peine moins incroyable, en plein journal télévisé, une silhouette de gangster à chapeau, Jack Ruby, flinguant Lee Harvey Oswald tuméfié qui s’effondre sur le mystère de ses motivations et de sa performance de tireur, eh bien on a encore du mal à y croire. C’est bien pourquoi, pour résorber cette sidération, qu’ont fleuri les théories du complot entre Mafia, FBI, CIA, racistes sudistes espions de la Guerre Froide, et pourquoi pas le vice-président et successeur, Lyndon Johnson. La paranoïa, on le sait, présente le formidable avantage de satisfaire notre légitime besoin de comprendre, mais à bon compte, en reliant quatre lettres de l’alphabet sur vingt-six pour à tout prix nous ficeler une cohérence qui colmate et rassure. Avec dans le cas du 22 novembre 63 une efficacité plus grande encore que la paranoïa qui a fait le succès des religions monothéistes : car si l’invention de « Dieu » comme cause unitaire et cachée expliquant tout confirme que l’humanité est paranoïaque, cette fois le Dieu caché fut horizontal, télévisé, sous nos yeux et cadré idéalement : le Président américain accoudé à la Lincoln sourit à la foule de Dallas, il fait plein soleil sur la carrosserie noire et luisante, Jackie est en robe rose pour qu’on voit mieux le sang après quand soudain la Lincoln accélère que les caméras suivent et cadrent bien. Quant à l’assassinat du présumé meurtrier c’est également en direct, avec le bougé de caméra qui fait on ne peut plus réaliste et est réel. La cause de tout cela est au cœur de l’image. Et c’est là que notre scepticisme à l’égard du complotisme qui nous semblait animer Oliver Stone en prend un coup. Car de deux choses l’une, pour assimiler la sidération mondiale et individuelle : soit on explique l’activation de la démarche paranoïde et la ventilation d’enquêtes serrées qu’elle affole, par ce que nous avons bel et bien vu : il est et reste et restera à jamais incroyable qu’à une telle distance, mieux qu’en tout western ou polar, un tireur ait pu, en deux tirs sur trois, atteindre imparablement la silhouette présidentielle en mouvement automobile ; incroyable qu’une balle qui lui a traversé la poitrine ait ensuite atteint sur le siège avant le gouverneur du Texas, John Bowden Connally, lui soit ressortie par la manche et le doigt, et continué son parcours. Il faut donc admettre que l’incroyable est vrai. Et puis tout de même, Oliver Stone à force de tourner en cinéaste autour du fait, nous montre quelque chose que notre méfiance pour toute théorie de manipulation a gommé sous nos yeux. C’est que, lorsque la voiture présidentielle accélère et que ça commence à hurler de partout, la tête abattue de John Fitzgerald Kennedy a un hoquet en arrière qui ne s’explique peut-être pas seulement par l’accélération, puisque Jackie à ce moment se précipite sans glisser sur le long capot arrière pour saisir, horreur, des morceaux de cervelle de son mari. Comme s’il y avait bel et bien eu le fameux troisième tir venu de devant et de la foule. Alors on rembobine l’événement , comme Oliver Stone et tous ceux qui, méthodiquement, ont rouvert le rapport Warren et l’enquête. On se tourne vers l’autopsie et la balistique, susceptibles d’indiquer le trajet des balles. Or, et d’abord, l’autopsie du crâne a été expéditive. Etrangement ? Là encore notre méfiance à l’égard de la systématique méfiance paranoïaque nous servait une explication qui s’accorde avec tout processus de sidération : dans une telle tension événementielle, les hommes n’agissent pas avec la méthode des journalistes et spécialistes après coup. Oui mais, et la roue interprétative repart dans l’autre sens, paranoïaque sans l’être si ça se trouve : des médecins légistes, des militaires, des officiels ont tout à tour fait état de versions escamotées, d’observations effacées, de consignes surtout qui ont muselé, et muselé longtemps… jusqu’à nos jours ! Car aujourd’hui, cette hypothèse du deuxième tireur semble s’imposer comme la plus plausible. Or on ne l’a toujours pas retrouvé, et ne le retrouvera jamais. Autrement dit, le premier événement médiatique mondialisé en direct, concernant la mort de l’homme le plus puissant du monde, visionné par des milliards d’humains en télémétrie et décortiqué par des milliers d’articles et d’ouvrages, contient son dieu caché comme acteur, certes politique et non religieux mais cela ne rend pas ce point aveugle moins fascinant, au contraire.

Dès lors, Oliver Stone déroule son film sur le tempo même de notre interrogation sans cesse avivée car troublée, déplacée. Assurément le rythme est la donnée esthétique la plus forte de l’œuvre de Stone, outre son sens de l’épique, qui lui fait révéler le relief en pleine contingence. Son film Nixon (1995) en est l’acmé : Stone a su montrer que Richard Nixon, sur qui ses parents reportent leurs maigres économies pour ses études d’avocat à la place de son frère aîné mort de tuberculose et qui à la différence de la dynastie Kennedy a tout gagné au mérite et à l’Américaine, avait un charisme et une dimension shakespearienne à sa façon, dans le registre Iago certes, mais sa présidence fut plus positive que celle de Kennedy, ayant acté la fin de la Guerre Froide en anticommuniste qui sut tendre la main à la Chine de Mao (et ce fut assez frappant pour susciter l’opéra de John Adams en 1987, Nixon in China), le tout main dans la main avec un intellectuel comme Henry Kissinger que Nixon nomma et ne lâcha jamais, jusqu’à n’écouter que lui lorsque celui-ci lui conseille de démissionner après avoir saigné de tous ses flancs un an et demi dans l’arène du Watergate. Cela inspirera d’ailleurs encore un autre grand artiste, Robert Altman qui, dans Secret Honor (1984), filme un extraordinaire one-man-show de la dernière nuit de Nixon dans le Bureau ovale avant sa retentissante démission sous les coups de boutoir de ce qu’on appelle, depuis, le Quatrième pouvoir, la presse. L’art du relief qu’a Oliver Stone se retrouve, avec plus d’inventivité et d’expansion esthétique, dans la série que le romancier James Ellroy a consacrée aux présidents Kennedy, Johnson, Nixon  : James Ellroy a su mettre de côté ses opinions politiques, pas particulièrement subtiles en effet, pour se faire le bad boy dostoïveskien de cette geste politique américaine.

Oliver Stone, à la fin de JFK, l’enquête, tombe dans son généreux travers de sentimentalisme musclé. Non, Kennedy n’a pas été un si grand président, assurément moins que ses successeurs Johnson et Nixon ; mais, si l’on peut dire, il a eu une mort. Dont l’historien Alan Brinkley fait observer qu’« elle est probablement plus puissante que les années qu’il a vécues. » L’assassinat de Lincoln, lui, quatre mois après qu’il a aboli l’esclavage, a signé cette libération en rendant impossible de revenir dessus. La mort fait partie de l’œuvre de chacun.

Jean-Philippe Domecq

Réalisation : Oliver STONE

Produit par Robert S. WILSON

Scénario/Dialogues : James DIEUGENIO 

D’après son livre Destiny Betrayed: JFK, Cuba, and the Garrison Case 

Le documentaire « JFK l’enquête » sera diffusé le dimanche 12 décembre à 20h40 sur OCS Max et disponible sur OCS à la demande à cette date. A noter que le film JFK d’Oliver Stone (1991) sera également proposé lors de ce « Week-end Kennedy », sur OCS Max (Samedi 11/12 à 20:40 en l’occurrence)







 Oppression de ce côté, persécution au-delà.


20 décembre 2021 en visioconférence de 18 à 20h

 Quelle géopolitique de nos solidarités au PEN Club ?

Liberté d’expression et esprit critique

Allocution introductive de Jean-Philippe Domecq :

Ce soir donc, le PEN Club français parachève son année de centenaire qui fut riche en débats et tables-rondes tant sur la culture que sur la liberté d’expression. La discussion sera d’autant plus ouverte qu’elle l’est en permanence au sein de notre PEN Club ; ce que je vais vous résumer brièvement n’est donc qu’une voix parmi d’autres. Il s’agit de mettre à jour les principes qui sous-tendent nos interventions sur les plans national et international, les principes étant nécessairement évolutifs au rythme du monde. 

National et international, et aussitôt ces deux plans font discerner deux situations des droits humains : il y a la persécution, et il y a l’oppression. Le PEN Club a pour charte et mission première de défendre la liberté d’expression partout où elle est persécutée. Mais, s’il n’y a pas persécution dans les pays d’état de droit, il peut y avoir oppression. Sur ce plan le PEN Club français a des alertes particulières à soumettre aux autres PEN Clubs nationaux et à l’opinion publique, parce que la France est à la pointe d’une oppression qui étonne les autres nations. Ce pays, comme aucune autre démocratie, a déjà la spécificité de confondre de gros intérêts privés avec les structures publiques et les canaux médiatiques dans sa promotion d’une production artistique et littéraire qui peut ainsi bloquer la liberté d’évaluation critique à son égard. On n’en donnera qu’un exemple aisément perceptible : lorsqu’au nom de la solidarité internationale, qui nous concerne en tant que citoyens du monde, un artiste américain, Jeff Koons, offrit une sculpture à Paris meurtri par les attentats terroristes, il fut possible de signifier que ledit cadeau était encombrant par son poids à la tonne, ce qui n’est pas un argument esthétique, mais pas qu’il l’était par sa lourdeur formelle et donc par le décalage béant et blessant entre la puérilité esthétique de l’œuvre et ce dont elle était censée consoler Paris. Ce ne fut pas possible au nom de la liberté d’expression, pierre angulaire de notre Etat de droit évidemment, mais doit-elle être absolutisée au point de museler la liberté d’esprit critique tout autant fondatrice de nos droits ? C’est au point que nos représentants politiques sont priés d’accepter et de se taire, sous peine d’être accusés d’ingérence. Interdit-on au ministre de l’économie de s’opposer à la fermeture d’une usine ? On pourrait multiplier par centaines les exemples frappants de ce jeu devenu pervers qui involue la liberté en oppression culturelle. Si en Hongrie le gouvernement nationaliste a décidé de surveiller ce qui s’exposera ou pas dans les lieux d’art publics, force est de constater qu’en France la collusion entre de grandes fortunes et les institutions, la presse et les médias où ces fortunes ont leurs actions, restreint considérablement et écrase l’offre ; le système de François Pinault ne passerait pas dans certaines autres démocraties. C’est une part de ce que l’on peut appeler l’âge de la liberté sans choix, avec la Culture contre la culture. La question, pour être culturelle, n’est pas mineure ; la France n’aurait pas dû oublier que les romans idéologiques d’avant-hier préparent l’opinion aux pamphlets d’hier qui imposent leur délinquance intellectuelle au débat politique d’aujourd’hui.

Ce qui nous amène à plus grave car concernant toute l’information. Ce pays a vu la mainmise de puissances d’argent sur tant de médias, que le but idéologique de cette mainmise se voit à ses dégâts désormais irrémédiables. D’un mot que tout le monde constate en vain : l’empire médiatique concentré par telles grandes fortunes a imposé au débat politique un détournement de la fondamentale question de politique socio-économique vers celle des flux migratoires. Ce type de détournement est vieux comme la stratégie de tous intérêts d’argent, mais n’est guère signalé, donc encore moins publiquement déconstruit, au motif que parler des « puissances de l’argent » serait d’un autre âge… Le PEN Club français estime donc de son devoir de demander aux forces politiques d’expliciter leur programme pour veiller à un retour de la pluralité des opinions par la pluralité des canaux d’information.

Sur le plan international à présent, où s’exerce notre mission prioritaire. Tous communiqués et interventions en liaison avec les autres PEN Clubs nationaux impliquent évidemment une préconception géopolitique des forces en présence dans le monde. L’alerte pour défendre les auteurs et citoyens persécutés dans leur droit d’expression est informée, et cette année nos tables-rondes sur les Ouïghours, le Maroc, l’Algérie, la Turquie, tant d’autres, hélas, ont permis d’intervenir ponctuellement ; et le Ministère des Affaires étrangères a prêté attention et main forte aux cas qu’Antoine Spire, notre Président du PEN Club, a pu exposer. Mais, la collecte informée des faits est déséquilibrée puisque les nations d’Etat de Droit ont le droit et les moyens de dénoncer leurs propres fautes à cet égard, tandis que les autocraties, empêchant la libre information, font disparaître la plupart de leurs faits et méfaits. Cela conduit à une critique unilatérale des démocraties. Et cela masque un européocentrisme inaperçu puisqu’il laisse entendre que les régimes oppresseurs et peuples opprimés, corrupteurs et corrompus, le sont par culture. Tout homme est corruptible et c’est parce que les peuples des nations aujourd’hui démocratiques se sont battus et se battent contre cette disposition tristement universelle, qu’il y a beaucoup moins de corruption dans ces nations. De même que c’est en fonction de « l’insociable sociabilité de l’homme » et de tous les hommes, énoncée par Kant, qu’on a pu fonder philosophiquement l’O.N.U., de même est-ce en fonction de cela que nous devons demander aux pays qui font la leçon à nos démocraties, de donner leur exemple. Dans la situation présente, il y a bel et bien des nations dont le programme géopolitique est l’implosion des Droits de l’homme ; ils méritent que l’on explicite leur géopolitique implicite. Nous pensons notamment au projet géopolitique de la Russie. Notre optique, autrement dit notre préconception, doit être ferme dans la pesée et la nuance. On ne l’a pas constaté en août 2021 : force est de constater que le progressiste Président américain Joe Biden fut mille fois plus critiqué que la minorité afghane au pouvoir qui a volé à son profit les massifs investissements que les nations démocratiques avaient produits pendant vingt ans pour l’éducation, les universités, la santé, les infrastructures, le développement et l’initiative économiques ; ces investissements n’étaient pas utopiques puisqu’en ce moment tant d’Afghanes et d’Afghans font preuve d’une résistance admirable au nom des Droits de l’Homme et de la Femme. Terminons en saluant leur exemple civilisationnel. Et ouvrons le débat, la parole est à Antoine Spire.  


Jean-Philippe Domecq/Exposition Bord de Mondes/intérieur,extérieur

Galerie la Ralentie/du 5 novembre au 16 décembre 2021

Le billet de la galeriste:

« On connaissait Domecq comme romancier, essayiste, et critique d’art exigeant, voire sévère, toujours lumineux, toujours inspiré. Mais se souvient-on qu’avant toutes choses, il était peintre? La Ralentie accueille ses nouvelles œuvres pour un brillant rappel, come-back enthousiasmant, à la palette subtilement psychédélique. Des falaises au divan, Domecq met en scène ce Bord de Mondes, immensité de l’intime où le rêveur impénitent n’aurait de cesse de se jeter par les fenêtres tout en restant immobile.
C’est absolument à voir qu’il vous faut! » Isabelle Floch















« Bord de mondes, n°1 », sera exposé à la galerie La Ralentie, Paris, du 4 novembre au 16 décembre