Jean Philippe Domecq

Jean Philippe Domecq
©Axel Léotard
(Paru dans LIBERATION le 1er décembre 2011 )
ET L’IMPÔT REVINT AU JEU…
Jean-Philippe Domecq*
Toute révolution, toute bascule de régime a pour levier le déficit budgétaire… Toujours, quel que soit le terme de l’époque. En 1788 le mot de la «crise» était «banqueroute»; la monarchie ayant creusé sa tombe budgétaire depuis que Louis XIV dispensait ses mannes à la noblesse pour la tenir à l’œil et improductive, il n’y eut plus de fond de tiroirs à racler, ne restait plus qu’à convoquer d’urgence les Etats-Généraux, seulement voilà: en échange d’une énième et radicale réforme de «l’assiette de l’impôt», le peuple, qui n’était rien, pourrait bien demander à être quelque chose et pourquoi pas des droits politiques… et là, c’était parti! L’Empire soviétique? Ce n’est pas tant sous la pression des peuples mis sous sa coupe qu’il a «éclaté», comme l’a cru la philosophie des pharmaciens, mais plutôt de l’intérieur, lorsqu’une élite communiste, les Gorbatchéviens, a compris, au vu de ce baromètre des civilisations qu’est la démographie, que la baisse de natalité et de l’âge de mortalité ne pouvait plus s’expliquer par la bonne vieille auto-caricature suicidaire dont s’enchantent les Slaves, mais par ce sentiment de faillite qui, de passé d’une illusion, était devenu l’horizon indépassable de l’économie communiste. Déjà à ses débuts le bolchévisme dut se payer par la réquisition et la répression, tout comme à sa fin l’Imperium Romanum qui ne pouvait plus financer ses conquêtes sur les seuls dîmes du Latium. Ce qui nous amène à la Grèce, notre berceau: et en effet, elle fut berceau de la spéculation, qui est philosophique autant que financière. Aussi les armateurs, incarnation grecque de la richesse, peuvent-ils expliquer que si on les taxe ils iront spéculer ailleurs, et le Pope son compère refuser l’impôt puisque l’Eglise est à tous «comme le stade de foot» (sic): avec cette rationalité vieille comme le populisme, le peuple grec, se lavant les mains de l’impôt, se retrouva fort moderne quand le credo qui marqua la politique mondiale ces quarante dernières années diabolisa l’impôt. Les penseurs nobélisés Friedman et Hayek (dont le titre majeur vaut son programme: Misère de la justice sociale) fournirent la base conceptuelle aux leaders conservateurs qui n’eurent plus qu’à jouer sur le velours de la démagogie économique: vous aurez la Sécu sans l’impôt, dites-donc, et les hôpitaux et les trains… Reagan chanta que les riches étant les plus entreprenants, les taxer serait les démotiver et affaiblir le pays; en vertu de cette même vertu entreprenante, Thatcher proportionna la taxe d’habitation non plus sur le standing du toit mais sur le nombre d’individus qui y logent; Pinochet fut d’une économie tout aussi modérée; et Chirac en 2002 y alla de sa bonne grasse promesse: 30% de baisse d’impôts! Les Français gobèrent la ficelle, irréaliste donc réalisée à 8%, et notre déficit dépassa les 3% fixés par les traités européens pourtant signés. La conséquence de cette idéologie ultra, c’est qu’il fallut bien compenser par la dette publique et le crédit individuel ce que l’Etat n’avait plus les moyens d’assumer. Que l’Etat-Providence ait des coûts démobilisateurs, c’est certain, mais le 180° en sens inverse n’a jamais été un signe particulier d’intelligence. Aujourd’hui le résultat est là, comme prévu dès les années de lancement de ce balancier idéologique qui maintenant frémit dans l’autre sens. Et l’autre sens, c’est quoi: c’est le sens originel de l’impôt, à savoir qu’en signant ma déclaration d’impôts je signe ma citoyenneté par mon investissement pécuniaire dans la collectivité. Tous, même les plus pauvres à raison d’un euro au moins, devraient payer cette signature civique. Voilà ce qu’il va falloir retrouver. Pas facile; mais, vu les dégâts commis, l’équité fiscale, qui est un marqueur de la gauche, pourrait bien montrer que nous avons devant nous désormais des efforts qui pourraient nous rendre heureux, loin des addictions consuméristes et de l’hystérie de la financiarisation qui, de toute façon, devait parachever et achever le capitalisme intempéré.
* A paraître le 2/2/2012: Cette obscure envie de perdre à gauche, éditions Denoël.
(Paru dans "Le Monde des Livres", 21 octobre 2011)
Comment écrire la crudité de l’amour?
Jean-Philippe Domecq *
«Aimerais-je ton cul si je n’aimais ton âme, aimerais-je ton âme si je n’aimais ton cul?»: c’est ce que peut murmurer à l’être aimé, pour essayer de lui dire tout, la femme aussi bien que l’homme aujourd’hui - et voilà qui confirme que les hommes auraient dû être les premiers féministes, ne serait-ce que par bonheur bien compris… En tout cas, l’alliance des deux mots démarque net la crudité amoureuse et le sexe froid. D’abord parce que le désir amoureux, y compris le fidèle, déchire l’ordinaire des jours comme ce mot de cul la phrase; ensuite parce que celui d’âme, ou d’être si l’époque préfère, pointe l’amplification mentale qu’il y a dans la pornographie inhérente à l’amour; faute de quoi, le sexe décrit à tour de bras, sans fleur de peau, vire à la viande et, sous couvert d’y aller direct, trahit son puritanisme. Le critère trie donc bien les romans traitant de ça. Le dernier en date, Clèves de Marie Darrieussecq, a pour sujet l’émoi, le jeune émoi inquiet, ravi, tapi au creux de la touffeur des sexes, dont on entend parler fillette, vers quoi l’on tremble adolescente, et qui chavire et délite la libre Solange. Au seuil de ce roman de vie où le sexe obsède la syntaxe plus que la grammaire, il y a cette scène: «Non, Terry, non, murmure-t-elle dans le miroir en refusant ses baisers… Elle embrasse son reflet…». Tolstoï évoquait cet éveil: «Les trois jeunes filles de Lyssyia Gory comprirent, à l’apparition d’Anatole, que la vie qu’elles avaient menée jusqu’alors n’était pas une vie. Le pouvoir de penser, de sentir, d’observer se décupla aussitôt en elles»… Justement, c’est ce qui manque tout de même à Clèves: entre tant de bites et chattes débitées, enchâssées, pourquoi pas si l’héroïne en perd la tête, mais en perd-elle vraiment la tête quand c’est si systématique? Le problème n’est pas que ce soit hard; mais que ce hard est triste quand il a si peu d’écho chez le personnage et dans le tempo d’écriture.
Cela étant, par comparaison, le cas est vite réglé des scènes sexuelles à la Houellebecq, dont la grossièreté n’est pas dans les mots mais dans l’erreur foncière d’optique: il décrit de la même façon les scènes de sexe sans désir et celles de rencontre amoureuse… Catherine Millet, elle, dans La Vie sexuelle de Catherine M, a l’écriture adéquate au propos: tendue, sans le moindre vibrato, elle enfile scènes et corps qui (se) font tout pour éviter surtout, surtout de plaire, donc de risquer de déplaire. C’est cette terreur, et avec elle le préalable du désir et le désir entier, qui se retrouvent enfouis sous les eaux glacées du libertaire mécanique.
Autant dire que le roman attend encore sa Princesse de Clèves qui dira la délicate et brutale attention entre deux sexes épris.
* A publié sur ce sujet: Silence d'un amour, roman, éditions Zulma.
Étude de Robespierre, derniers temps et La Littérature comme acupuncture, sur le site littéraire de Pierre Campion: http://pierre.campion2.free.fr/cdomecq.htm
(paru dans Libération le 14 juillet 2011)
DSK, Shakesperare & Cie
par Jean-Philippe Domecq
En deux mois de spectacle, elle et lui ont dit: «Guilty. - Not guilty.» Il y a un n° de chambre, 2806. Et, derrière le n°: FMI en lettres capitales + les syllabes d’un nom d’Afrique. Et une porte devient écran de projections grand format. A chaque époque son Affaire, comme en leurs temps Stavisky, Salengro, Dreyfus.
Sur le plan du feuilleton fantasmatique, d’abord. Justice et presse ayant vocation à chercher la vérité, le récit est tendu par l’illusion qu’au bout du compte « on saura », ou qu’«eux seuls savent ce qui s’est passé». Comme si, entre deux êtres, quatre bras et quatre murs, tout ne commençait pas par un quiproquo; ensuite, on voit. Là, le quiproquo, fort lourd, a vite viré au face à face. C’est l’hypothèse la plus probable, depuis le début.
Sur le plan de l’image du pouvoir, Shakespeare, qui déjà aurait traité Nixon banderilles aux flancs pissant le sang du Watergate mais s’accrochant de toutes ses dents au Bureau ovale un an et demi durant, aurait trouvé l’inverse en Strauss-Kahn: voici un homme qui n’a plus qu’à fermer la main sur le pouvoir et qui, en vingt minutes, fout tout en l’air en foutant (qu’il y ait eu «intercourse», selon le mot que refusa Clinton en interrogatoire mondial sur ce qu’il a fait avec Monica, paraît acquis dans le cas de DSK, vu l’euphémisme bien coupé de son avocat: «Il ne s’est rien passé de mal dans la chambre»…). En préfreudien qu’il fut dès Hamlet et son triangle oedipien, Shakespeare montrerait ce que s’est fait DSK: d’un coup écraser son Moi, son destin, entre la pulsion qu’il a laissé remonter dru et son Surmoi, qu’il a puissant, à la puissance mondiale même puisqu’il fut l’intelligence suprême et travailleuse du FMI, que les naïfs de gauche stigmatisent, oubliant que cette ONU de l’Argent est un des moyens que les hommes se sont donné pour maîtriser l’Argent, ladite maîtrise restant l’un des deux axes de définition de la gauche.
Le deuxième étant l’émancipation. Or, sur cet axe, le couple DSK/Anne Sinclair nous rappelle qu’il n’y a pas de modèle en amour, qui s’invente à deux. On dira ce qu’on voudra, que l’épouse fait ce qu’elle peut et habilement, etc.; n’empêche qu’elle le fait, et qu’elle sait, a toujours su comment est son époux. Ce n’est donc pas que tactique lorsqu’elle dit qu’il est «franc». Le reste ne nous regarde pas, contrairement à ce que croit la droite qui, elle, pense par modèles quitte à tricher avec. Premier ministre en tête, elle a rabâché que la gauche n’avait plus la morale pour elle; à l’Assemblée nationale il suffisait qu’un député socialiste s’étonne que le ministre du budget propose un nouvel abattement en sus de l’allègement de l’Impôt sur la Fortune pour que les bancs de droite scandent «Ouh, la morale!» Parlons-en: le 21 avril DSK en taxi concerte par portable ce qu’il dira sur les plateaux TV à 20h: «Toute la gauche derrière Chirac contre Le Pen au 2ème tour». La nation avant son camp. On cherche en vain pareil réflexe vertueux dans les consignes de vote de la droite deux mois avant la faute de DSK.
Ce 14 mai néanmoins, il a fait gagner la gauche en mai 2012. Mieux valait qu’il s’étale avant d’offrir sur un plateau son étalage de fric à la droite: «décomplexer» le rapport à l’argent est bien beau, sans oublier qu’à cet égard la différence entre gauche et droite est entre proportion et illimité.
Mais il paraît qu’avec tout cet étalage, New-York se sent à la pointe du glamour. Alors!…
(paru dans Libération le 11 août 2011
Et l’avant-garde devint officielle
Par Jean-Philippe Domecq, écrivain*
Cette année marque le centenaire de la naissance de Georges Pompidou et on peut lire, en grand sur la façade du Centre qui porte son nom: «L’art doit discuter, doit contester, doit protester.» La phrase, qu’il prononça le 11 décembre 1969 en lançant son projet d’institution culturelle, confirme que ce président était connaisseur. Comme les artistes qui le recevaient volontiers (et indépendamment de leurs différences d’opinion avec lui), il savait que l’art moderne avait sans relâche discuté les codes, contesté la tradition, protesté contre l’ordre, culturel ou autre. C’était le ressort de l’idéologie esthétique nommée avant-garde - qui sur le plan politique produisit certaines choses… Mais, lorsqu’un chef d’Etat l’édicte, c’est que la dynamique n’y est plus. Sort dévolu, du reste, à tout mot d’ordre, et l’avant-garde n’y a pas échappé. Dans l’exacte formule pompidolienne, ce n’est pas le président qui pose problème mais le verbe «devoir», qu’il a repris en toute intelligence de cause: les avant-gardes successives l’avaient tant et si bien répété, qu’à la fin ce «doit» tue les trois verbes qui le suivent. La révolte était devenue impératif catégorique; Pompidou entérinait le pompiérisme d’avant-garde. Ç’en était déjà fini de la lignée des avant-gardes libératrices qui, de l’abstraction au fauvisme jusqu’au situationnisme et la Figuration narrative en passant par le cubisme, le surréalisme ou l’action painting, avaient eu ample matière à contester. Persister, c’était reproduire, s’académiser. Pour être reconnu, il n’a plus suffi que d’afficher sa rupture. C’est ce qu’ont illustré, ce qui s’appelle illustré, les artistes français dont la reconnaissance a suivi la création du Centre Pompidou. N’est-ce pas afficher le signe et rien que le signe bientôt logo de sa petite rupture pour la rupture, que de répéter les mêmes rayures des décennies durant, tout en théorisant à l’envi qu’elles sont un moyen de contester les conditions d’exposition traditionnelles et de sortir l’art des murs: voilà Buren, qui habilement ressassa qu’il était critiqué au même titre qu’avant lui les grandes avant-gardes. Tour de passe-passe sophistique auquel se sont laissé prendre ce que Lautréamont en son temps appelait les «têtes molles». Quand un artiste nous ouvre l’œil et l’esprit, il a rompu en pensant et formant, sans le programmer. Et, autre exemple combien symbolique: le doré Pot géant de Jean-Pierre Raynaud trôna huit ans sur le parvis du Centre Pompidou!... Un Pot de jardin, cela ne s’était jamais fait, en grand; et cela fait-il assez nain comme tradition contestée, comme envergure créatrice?
Que l’art contribue à l’aménagement du territoire mental, social, aucun chef d’Etat n’y a jamais vu d’inconvénient.
* Dernier ouvrage paru: Nouvelle introduction à l’art du XXe siècle - l’Art du Contemporain est terminé, édition Pocket.

prix Tortoni 2011

COMMUNIQUÉ DE PRESSE
La remise officielle des 3èmes
“Prix littéraire Tortoni – La Bûcherie“ et “Prix
Tortignole“…
a eu lieu le 16 juin 2011
au Café-restaurant « La Bûcherie », rue de La Bûcherie,
Paris 5ème
Le Prix Tortoni, doté de 1500 euros, a été décerné à
Jean-Philippe Domecq pour son roman « Le jour où le ciel
s’en va » (Fayard) en raison de ses grandes qualités de
style et de structure. Un roman de « métaphysiquefiction
» exigeant qui décrit, avec un oeil
d’entomologiste, une humanité cernée de toute part par
le tsunami nihiliste.
Rappelons que, créé en 2009, le Prix Tortoni – La
Bûcherie récompense un livre paru dans l’année
écoulée, dont la grande qualité a semblé au jury trop
ignorée des médias…
Le prix Tortignole, prix ironique “d’encouragement dans
l’art bien difficile des Belles Lettres…” – remis à un
livre, publié dans l’année écoulée, dont la large
promotion dans les médias a paru quelque peu
disproportionnée au jury… – a, lui, été décerné à Jean
Teulé pour son roman « Charly 9 » (Julliard).
Le jury est composé de :
Patrick Tudoret, Président ; Thibaut d’Anthonay, Viceprésident
; Christophe Ferré ; Pierre-Robert Leclercq ;
Thibaut de Saint Pol ; Joël Schmidt et Jérôme Saillard,
secrétaire général.
Christophe Salabert, mécène des prix, accueille les
réunions du jury au Café-Restaurant « La Bûcherie »,
situé en face de Notre Dame.
Pour toute Information : jscommunication@wanadoo.fr
(paru dans Libération le 7 juin 2011:)
CETTE OBSCURE ENVIE DE 21 AVRIL *
Comme en 2002 et 2007, la Présidentielle de 2012 n’est pas perdable pour la gauche, sauf par elle-même. Elle en reprend le chemin, quels que soient son leader et son programme, par cette pente typiquement de gauche qui lui valut, en deux siècles de République, d’être au pouvoir dix fois moins que la droite. C’est qu’au fond de la mentalité de gauche, il y a que le pouvoir salit. Il est vrai qu’assumer les intérêts contradictoires qui font une société, ce n’est pas l’idéal pour la « belle âme » autrefois, aujourd’hui le radical-gauchisme, qui n’attend rien que d’être « déçu ». D’où ce qu’il faut bien appeler la sottise stratégique de gauche. A ceux que heurte ce mot de sottise, rappelons les faits. Les gauchistes de Nader privèrent Gore d’une indiscutable victoire sur Bush, ainsi purent-ils vomir Bush à loisir pendant huit ans. Obama? Il lui faudra tout son art politique pour les convaincre qu’il faut toujours des compromis symboliques afin de ne pas compromettre les priorités transformatrices. En Italie, la gauche de la gauche lâcha la première coalition Prodi qu’elle trouvait trop à droite, ainsi ramena-t-elle Berlusconi, bravo! En France, ce qui nous valut le suicidaire 21 avril n’est pas le programme de Jospin, qui ne proposa certes que son bilan mais cela gardait une autre tenue que les deux grosses ficelles de Chirac qui, en tout et pour tout, proposa une baisse d’impôts de 30% (!…) et une présidence de ministre de l’intérieur. Programme de fainéant, bilan néant. On aurait donc dû gagner ensuite en 2007. Mais là, toute la gauche, et l’extrême-gauche qui avait fait la fine bouche à Jospin, fonça tête baissée derrière le creux culot par lequel Ségolène Royal s’imposa et perdit face à plus malin, dont le slogan là encore était facile à mettre à nu: travaillez plus et ceux qui n’ont pas de travail en trouveront moins encore. Les Français le comprennent, trop tard évidemment. Aujourd’hui, ne pouvant plus leur vendre le même vent programmatique, Sarkozy a mis la barre tellement à droite qu’il laisse le centre à qui saura le prendre, et l’espoir revient à gauche dans cette grande conversation démocratique qui prépare les votes. Or, il y a de quoi tirer la sonnette d’alarme quand nous entendons certaine gauche intimidante qui, se gargarisant de sondages qui la donnent gagnante dans tous les cas de figure, recommence à focaliser sur tel ou tel leader qui n’est évidemment pas assez à gauche pour son goût et qu’elle va « juste avertir » au premier tour. L’électorat de droite, lui, sait qu’après le comptoir vient la campagne et là on ne se trompe plus d’adversaire. Il se rangera derrière son seul candidat, Nicolas Sarkozy qui, une fois passé nos classiques sondages à se faire peur à plus d’un an de l’échéance, mènera bataille avec un socle de premier tour moins faible que les premiers tours de Chirac. En face, on peut compter sur les Verts (hormis Cohn-Bendit) pour ne pas faire comme les Verts allemands qui accédèrent aux responsabilités sans faire leur laine sur le dos du camarade socialiste, eux. Et, pour ce qui est d’exister contre le proche plutôt que contre l’adversaire, comptons sur Chevènement (sans remords après 2002), les trotskystes, et Mélenchon, même si celui-ci « écoute trop le bruit qu’il fait », comme dit Le Pen, qui s’y connaît.
Il y a trente ans, Mitterrand à peine élu faisait l’objet des soupçons parce qu’il était habile. Vingt et un ans plus tard, le 21 avril, Jour Gris de notre histoire, fut tout sauf un accident, mais le résultat logique d’une éthique d’irresponsabilité typique de la gauche. Il serait temps que celle-ci intègre l’habileté comme vertu d’électeur autant que de gouvernant, parce que le pouvoir, c’est pouvoir faire, enfin. Ce qui veut dire aujourd’hui: tous unis dès le premier tour derrière celle ou celui qui sera le plus à même de l’emporter.

* Cosigné par Michel Ciment, critique et historien de cinéma

sur Céline



(paru dans Le Nouvel Observateur du 19 mai 2011)
Tout était dans le style
Jean-Philippe Domecq*
Longtemps on a coupé Céline en deux: d’un côté l’écrivain génial, de l’autre l’antisémite verbal. L’un écrivait pourtant comme l’autre. Il y a plus gênant encore: et si le pire était en germe, outre les prodiges, dans sa poétique même?
La première fois qu’il la définit, c’est en septembre 1943 dans une lettre à «mon cher Brasillach, à vous je vais tout dire. (…) Je vous énonce ainsi la difficulté simplement: passer dans l’intimité même du langage». Ici, Céline confirme son acuité littéraire. «Et je n’en sors jamais.Je ne sors jamais de l’émotion non plus». Sur ce second point il insistera toujours. Là il y a un problème. Car l’émotion, c’est selon, et quand elle prend la tête on fait la bête. Chez Céline, tiraillé entre compassion et ressentiment, dès que celui-ci l’emporte l’affect ratiocine et ne résonne plus que de deux sons de cloche intellectuelle: mauvaise foi et préjugé.
Mort à crédit n’a pas le succès du Voyage au bout de la nuit. Il y a pire souffrance sur terre, il en tirera le pire: en six mois de jet, ce pamphlet, Bagatelles, dont il aura le culot de dire, après guerre, que le mot de massacre était destiné à «l’éviter aux Juifs »!… Avant-guerre, Monsieur ne vit que juifs derrière ceux qui n’encensèrent pas son livre; c’est ce qui s’appelle «ne pas sortir de l’émotion». Un deuxième germe l’y vouait, dans sa vision: il faut un bouc émissaire pour ne pas se suicider quand on voit l’humanité comme chiennerie générale, et c’est bien vu de voir plein le verre qui l’est à demi. Céline avait cette intelligence de comptoir. Non sans volupté de se jeter dans le chaudron, il lâche les préjugés familiaux qu’en 36 il réentend: «Blum est partout»… Aucune distance avec l’héritage idéologique, cette liberté qu’ont tous. C’est le troisième vice de forme: en entrant en lice à la place de Bardamu, Céline confond auteur et narrateur, le fond de commerce idéologique peut remonter direct, façon inconscient. D’autant qu’il veut parler d’en bas, de ce qu’il appelle «le» peuple, «le vrai», qui a connu la guerre, pas le lycée. Mais le peuple c’est tous, pas seulement Clichy. Si, à la différence de l’oralité tout aussi ouvragée de Genet, ou de celle, simili-texane, de Faulkner, Céline sonne parfois daté, c’est par populisme stylistique. Et qui dit populisme… Mais c’est là toucher au sacro-style et à la littérature haïe, forcément haïe qui est forcément «moisie», voyons… Pareilles âneries de salon peuvent faire slogan en France pendant vingt ans. Pendant ce temps Céline, tout salaud qu’il fut, est lu, relu, tant mieux.
* Dernier roman paru: Le jour où le ciel s’en va, Fayard

(noté 25 heures après l’annonce de laffaire Strauss-Kahn, 16 mai 2011:)
Shakespeare aurait adoré: piégé sans doute, l’homme balaie toute sa puissance dintelligence, de travail et de trajectoire en quelques minutes de fragilité légendaire. Compulsion pour compulsion, cest linverse dun autre animal shakespearien, «Iago» Nixon qui, pantelant, toutes banderilles aux flancs pendant laffaire du Watergate, tient le coup un an et demi de mensonges, et ce pour des écoutes quil navait nul besoin dinstaller dans la plomberie de son concurrent quil allait battre et a battu haut la main.
Politiquement, ça y est: ceci est l'exact moment où Sarkozy vient de perdre les Présidentielles de 2012. Elles étaient gagnées pour lui face à Strauss-Kahn qui, dautant plus bardé de plans com quil avait besoin dêtre protégé de lui-même, se serait dégonflé en deux mois (parce quil naurait pas fourni ce dont la gauche et les opinions mondiales ont besoin: une nouvelle représentation économique, une raison dêtre ensemble depuis que linjustice est devenue trop criante avec la si logique crise financière du 15 septembre 2008). Voici que depuis hier, le centre et le centre-droit dont Strauss-Kahn aurait capté bonne part, vont pouvoir sautonomiser (le propre du centriste étant de ne jamais se déterminer par lui-même, toujours relativement) et se présenter, enlevant dautant à Sarkozy. Le 15 mai 2011, la gauche a gagné en mai 2012.

UNE NOUVELLE INTRODUCTION À L'ART DU XXe SIECLE

UNE NOUVELLE INTRODUCTION À L'ART DU XXe SIECLE

article de Juan Asensio, paru dans "Valeurs actuelles" et son blog "Stalker"

02/12/2010

Le jour où le ciel s’en va de Jean-Philippe Domecq

Crédits photographiques : Bob Strong (Reuters).

41iK6MGxQSL._SL500_AA300_.jpgÀ propos de Jean-Philippe Domecq, Le jour où le ciel s'en va (Fayard, 2010).
LRSP (livre reçu en service de presse).

8.1 Bouton Commandez 100-30

C’est peut-être un constat alarmant de Jean-Philippe Domecq, extrait de son essai Qui a peur de la littérature ?, qui peut nous donner la clé de son dernier roman, Le jour où le ciel s’en va : «qui de nous est prêt à envisager, ne serait-ce qu’envisager, qu’il arrive à l’art ce qui arriva à l’Histoire et à Dieu, de périr comme croyance englobante, en un ultime lever de rideau sur le réel ?». L’ultime lever de rideau sur le réel a bel et bien eu lieu, sous la forme, inouïe et pourtant annoncée par mille signes, d’une mystérieuse Rafale qui arrache quelques plaisanciers – un couple, un père et ses enfants, un vendeur de glaces – à leur train-train estival. Dans une écriture lancinante, pleine de retours et de redites, de phrases qui se terminent sans crier gare, avançant en ellipses plutôt qu’en cercles, comme désireuses de saisir au plus près le caractère inouï de l’événement, Jean-Philippe Domecq se livre à une enquête d’ordre quasiment phénoménologique sur l’irruption de la Rafale qui déchire le chant du monde. Chant du monde ? Sa morne litanie plutôt, son immense noria de discussions inintéressantes et de conversations par le biais de téléphones portables, de gestes et de signes, de pensées comme saisies à leur plus intime naissance, le retrait du ciel laissant les hommes dans un silence effrayant qui les sidère. Certaines pages sont magnifiques, comme celles qui décrivent la joute que deux bandes rivales de surfeurs se livrent sur les vagues, quelques instants avant que la Rafale, dont nous ne saurons rien si ce n’est qu’elle paraît avoir aspiré le ciel, ne les arrache dans les airs, pour d’inédites et mortelles figures sportives.
Le ton de Domecq devient beaucoup plus grave lorsqu’il évoque la singularité, l’impossibilité du témoignage : celles et ceux qui ont vu ce que la Rafale a provoqué sur la plage ne peuvent en parler, et nous songeons immédiatement à tel gouffre de l’histoire récente dont la prose fébrile de l’écrivain, à l'inverse de celle, bien trop formatée, d'un Yann Martel, nous propose une subtile métaphore.