Bref happening mondial - Total Ready Made


Le livre Bref happening mondial paraît en février 2014 (éditions tituli).

Le 24 octobre 2013, Domecq invitait le public à participer à un mystérieux happening à l’occasion du centenaire du premier ready-made de Marcel Duchamp. Lors d’un « rituel chamanique », Domecq réalisa un geste pensé comme l’aboutissement logique de sa réflexion sur l’Art et les artistes contemporains : il mit l’intégralité du monde en musée, et le signa. Ce geste visait à nous libérer une fois pour toutes des modèles artistiques qui, pendant un siècle, ont transformé l’idée iconoclaste de Duchamp en un nouveau conservatisme en art.

L’ouvrage Bref happening mondial est la trace écrite et matérielle de l’événement. Il rend compte de la particularité du geste de Domecq, entre solennité et ironie. Il est composé du texte Total Ready Made en français et anglais, d’un reportage de l’événement sous forme de roman-photo conceptuel, ainsi que d’un prolongement théorique sur « L’avènement du mondart ». Il constitue un quatrième volet sur l'art venant s'ajouter à la trilogie Artistes sans art ?, Misère de l’art, et Une nouvelle introduction à l’art du XXème siècle.  

Photographies : Nicolas Guilbert
Edition bilingue - Traduction : Sylvie Trilles Fontaine
Suivi de L'avènement du mondart par Jean Daniélou
ISBN : 979-10-92653-40-3     22€
contact : Raphaële Javary rjavary{a}tituli.fr
en vente sur www.tituli.fr

Total Ready Made


Total Ready Made
Bref happening mondial 

by Jean-Philippe Domecq


à l'occasion du centenaire du premier Ready made de Marchel Duchamp
24 octobre 2013 à la Galerie La Ralentie

Vidéo réalisée par Ralph Reiss


 lien:

"Du génie au tout-à-l'ego"

                                 

             
  


  

  Isabelle Floc’h / Jean-Philippe Domecq  


 "Du génie au tout-à-l’ego"
                                                                          
                                                         (L’amour de soi-même et vice-versa...)

  séminaire 



   à la Galerie La Ralentie
      le 13 novembre 2013 à 21h00



“Adieu, c'est à dire adieu et pour toujours au personnel, à l'intime, au relatif (....) Rien de ce qui est de ma personne ne me tente. (....) Un homme n'est pas plus qu'une puce. Nos joies, comme nos douleurs, doivent s'absorber dans notre œuvre".
Flaubert l'affirmait ainsi clairement à Louise Colet: l'ego, le soi, n'ont rien à faire avec l'œuvre, et tout au contraire ils sont à bannir. Pourtant, comme n'a pas dit mais aurait pu dire ce grand sociologue d'Andy Warhol, aujourd'hui tout le monde veut être original et c'est très bien, comme ça tout le monde sera comme tout le monde.
Tout le monde en effet depuis 30 ans veut être un "moi". Il peut donc être pertinent aujourd'hui de sonder ce phénomène, à savoir: se prendre pour soi, n'être que soi, la belle affaire...n’ est-ce pas tourner le dos à la "génialité" flaubertienne, qui, elle, suppose, en accord avec Goethe, de "brûler" le moi pour donner ses fruits ?
Ses fruits justement que nous nous plairons à évoquer dans ce séminaire dans tous les domaines, et pas seulement dans le champ artistique où ils furent cantonnés jusqu'ici.
             
                                                                                                  Isabelle Floc'h/ Jean-Philippe Domecq
     

                                                        
                                                         Réservation vivement conseillée
                                                                   
Entrée :  10 euros
                             Galerie La Ralentie: 22-24 Rue de la Fontaine au Roi 75011- Paris
                      Tél: 01 58 30 68 71 galerielaralentie@yahoo.fr www.galerielaralentie.com









Newsletter, présentation à la presse
du film La Ruée vers l'art

D’une neutralité redoutable
On retrouve avec ce documentaire ce qui fait l’efficacité du genre : plus c’est neutre et plus c’est parlant.
Avec La Ruée vers l’art, Danièle Granet et Catherine Lamour nous proposent un tour des centres névralgiques du marché mondial de lart contemporain, de Bâle à Venise en passant par Dubaï, Miami, New York, etc.. La caméra montre et les micros laissent parler librement les décideurs, c’est-à-dire les plus grands collectionneurs, responsables de maisons de ventes, courtiers, marchands, directeurs de musée. Ceux-ci expliquent, à juste titre, que la géographie mondiale de l’art a changé et bascule vers l’Est et l’Orient, d’où vient l’argent. Une responsable de maison de ventes confirme quavec toutes ces nouvelles fortunes qui accourent, il faut bien fournir un «art de nouveaux riches». Un marchand sur son stand de foire énonce en souriant quévidemment telle œuvre qui vaut tant attirerait encore plus les acheteurs si on ajoutait un zéro, ou deux, ou trois. Côté grands collectionneurs qui donnent le la : Larry Gagosian (galeriste entre autres de Damien Hirst qui sest rendu fameux par ses animaux en coupe dans du formol sous plexiglas), et qui écarte les cinéastes dun «Dont touch me» qui sent son bas de soie contemporain ; François Pinault (avec Jeff Koons, toujours souriant et dont on revoit le grand Snoopy floral exposé à Versailles en 2008) répond aimablement que tout cet art exprime «langoisse, la joie, la vie».
Le signe des temps que pointe ce documentaire n’est pas tant dans la masse monétaire que draine le marché de l’art contemporain, même si elle impressionne en comparaison de l’économie dite «réelle» où le capital vient moins facilement puisque le gain y dépend de la qualité du produit. Limportant est plutôt que ce qui est exposé et acheté là nest manifestement pas important en soi. Au contraire. Plus l’œuvre est provocante, plus elle passe pour provocatrice ; plus elle en jette dans sa simplicité criarde, plus elle défie qui osera l’acheter et donc plus on la veut ; bref, plus c’est lourd et plus c’est fin. Ainsi l’œuvre, dans sa forme même, affiche que cest son prix qui est exposé, pas sa forme. Et les critiques qui cautionnèrent ces œuvres ne peuvent à présent déplorer que la finance s’en soit emparée : avec leur minimum de valeur esthétique ajoutée, elles ne pouvaient que faciliter la déconnexion entre argent investi et productivité qualitative. Il s’agit donc bien du Financial art auquel devait aboutir l’art d’entertainment, ou, pour mieux dire : de publicité du monde. Comme le prophétisait le dandy sociologue Andy Warhol, «les affaires bien conduites sont le plus grand des arts».


Jean-Philippe Domecq



bref happening mondial


Le 24 octobre 2013 à 21h

TOTAL READY MADE

by

Jean-Philippe Domecq

Bref happening mondial, 1913-2013


À l’occasion du centenaire du premier


ready made réalisé par Marcel Duchamp


Jean-Philippe Domecq


présentera


TOTAL READY MADE


le 24 octobre 2013, à 21h


Galerie La Ralentie


22-24 rue de La Fontaine au Roi

75011 Paris


Réservation vivement conseillée

Pour tout renseignement :

La Ralentie, Art et Pensée

22-24 rue de la Fontaine au Roi

75011 Paris

Tél. + 33 (0)1 58 30 68 71

galerielaralentie@yahoo.fr

www.galerielaralentie.com

Paru dans Libération le 21 février 2013:

 - C’est Rimbaud revenu du Harrar -
par Jean-Philippe Domecq, romancier

Il arrive quelque chose d’exceptionnel à Sugar Man, film de Malik Bendjelloul sur le rockeur Sixto Rodriguez revenu de l’oubli total. Ce documentaire d’emblée repéré par la presse (cf. Libération du 25 décembre 2012) connaît depuis une ferveur telle que sa programmation est prolongée de semaine en semaine. De trois écrans en France, on vient de passer à cinquante; les deux concerts programmés en urgence pour juin au Zénith et à la Cigale affichent complet; en Grande-Bretagne le film vient de se voir décerner le Bafta, et qui sait ce qu’il pourrait décrocher à Hollywood? Ventes exponentielles aussi du CD qui collecte ses deux seuls disques autrefois vendus en tout et pour tout à 6 exemplaires aux USA mais à 500 000 dans un pays alors plus clos que l’URSS, l’Afrique du Sud, où la jeunesse se dressa contre l’apartheid au chant de ralliement de ses titres de chansons claquant mat: Cold Fact et Coming From Reality.
Deux figures mythiques sont rameutées par ce fabuleux oubli-et-retour d’un chanteur qui avait, pour être star plus que Dylan selon les spécialistes, une voix - de révolte sur l’oreiller, pour ainsi dire. Cela s’entend dans la chanson Sugar Man qui, comme Mr Tambourine Man de Dylan, rend hommage au dealer. On songe au Rimbaud des Illuminations qui, à vingt-et-un ans, déserte le Paris des poètes pour se taire au Harrar à jamais. Eh bien, il faut imaginer un come-back du Harrar. Autant revenir du désert. Et c’est la deuxième figure, le saint, que réveille ce chamanique profil de chicano planqué à Detroit. Sainteté hyper contemporaine et libertaire puisque Rodriguez a chanté la libération sexuelle, la dérive urbaine et cette révolte qui fut un ressort de notre civilisation et à laquelle le Christ ne fut pas tout à fait étranger. Le film restitue l’effet contagieux du chant sur les forces vives qui se soulèvent à Johannesburg contre une chape tyrannique si étanche que, pendant ce temps, le rockeur américain n’a pu savoir qu’il était aussi célèbre en Afrique du Sud qu’inconnu dans le monde. Sans doute aussi n’a-t-il pas voulu le savoir; le fait est qu’il a rayonné dans les chantiers industriels où on le retrouve en ressuscité sereinement planqué. Coup de génie narratif que cette réapparition à l’indienne dans ce film aux effets certes soufflants mais pourquoi pas s’il restitue ainsi le magnétisme d’une histoire vraie qui donne à penser ce qu’est la postérité artistique lorsqu’elle diffuse une dimension spirituelle inventive. Peut-être un de ses confrères maçons nous donne-t-il la clé de l’attitude de Rodriguez qui, tournant le dos au public lors de ses premiers concerts, a secrètement cherché ce qui lui est arrivé: «Son royaume est l’autre moitié du globe, vous savez. Là il est roi!». C’est dire, avec une jovialité de tee-shirt, que l’aura d’un être est réfractée par qui le voit quand son œuvre porte au-delà de l’ego, bien au-delà.


(Paru dans Libération le 21 janvier 2013)

Obama, leçon de style

Par Jean-Philippe Domecq Ecrivain*

Que les Français aient plébiscité la réélection de Barack Obama, confirme certes son charme international mais dit aussi quelque chose de leur propre président, dont les décisions récentes ne méritent pas tant leur dépit. Ce quelque chose, c’est le style. On pense communément que le style n’est qu’image et rhétorique; oui, lorsqu’il n’est pas self-made. Tandis que née de soi, la classe hors-classe d’Obama se voit et s’entend en toute singularité universelle.

Physiquement, d’abord, à l’évidence: Barack Obama est élégant dans la coupe comme dans la chaloupe corporelle, féline, jusque dans l’assurance affichée. Son allure vestimentaire stricte, chemise blanche cravate, confirme que l’élégance sera toujours plus élégante que le dandysme, car, ne cherchant pas à se signaler, elle se distingue intimement, pour chacun qui la voit. Ce qui est hautement démocratique. Et, qui plus est, de gauche, si l’étymologie du mot aristocratie (correspondant au gouvernement des meilleurs) rappelle bien que l’élite est partout, en toute classe sociale et non en une, qu’elle soit de noblesse ou d’argent. Barack Obama, Noir élu, ne l’aurait jamais été s’il n’avait porté la grâce native et filtrée par le travail sur soi, que promet l’égalité des chances. Ajoutons qu’il a en commun avec la plupart des présidents et candidats américains à la présidence un jeu de comportement fait de décontraction mate qui semble sorti de l’Actors Studio et de l’imaginaire répandu par le cinéma américain. Même George W. Bush avait son déhanchement à la Paul Newman.

Et puis il y a le verbe. Les Noirs américains, de Martin Luther King à Barak Obama en passant par Malcom X, sont les grands orateurs de l’Histoire récente. C’est qu’ils croient à la valence des mots, à leur effet fédérateur d’énergies collectives - et, au fond, qu’est-ce que le discours politique doit faire d’autre?

Dans l’allocution de Barack Obama la nuit de sa réélection, on retrouve sa maîtrise d’élan, ce calme à haute tension, dont tout chef d’Etat peut faire usage. « Les campagnes électorales peuvent parfois sembler mesquines, presque insensées » (notez la force de frappe ponctuelle: presque insensées). « Ce qui apporte de l’eau au moulin des cyniques qui nous expliquent que la politique n’est rien de plus qu’un combat d’ego ». Cet ego qu’on reproche aux politiques, lui le met sur la table, sans éluder. « Mais la politique n’a rien de petit, c’est grand. » De fait, elle passionne les citoyens lors même qu’ils la critiquent; c’est qu’en démocratie elle représente chacun par tous. Et Barack Obama d’enchaîner: « Nous voulons un pays qui ne soit pas affaibli par les inégalités ». Pas affaibli: le mot touche tous, même les plus aisés auxquels il signifie qu’eux aussi sont affectés, collectivement, si trop de citoyens tirent vers le bas. Puis Barack Obama misa de nouveau la question de la libido dominandi, pour affirmer qu’elle est nécessaire à son dépassement pour tous: « Nous ne sommes pas aussi cyniques que le disent les experts. Nous sommes plus grands que la somme de nos ambitions personnelles ». Ce en quoi il est bien de gauche. Quant à la l’envolée nationaliste, obligée: « Nous allons rappeler au monde… », Mitterrand en 1981 la concluait en termes analogues: «…le langage qu’il avait appris à aimer de la France ».

Rien n’a plus d’effet concret que le langage, verbal et comportemental; c’est vrai de la vie intime comme de la vie publique; et dans l’une et l’autre il ne s’agit plus de normalité.

* Dernier ouvrage paru: Cette obscure envie de perdre à gauche, éditions Denoël, 2012.         


 

Lettre ouverte à Annie Le Brun

Jean-Philippe Domecq                                                                         Paris, le 30 novembre 2018
à
Annie Le Brun
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« Il faut qu’une lettre soit ouverte ET fermée », n’a pas dit Marcel

Depuis la parution de votre livre sur l’art contemporain il y a quelques mois, beaucoup de simples lecteurs se sont étonnés que vous ayez cité sur ce sujet tous les auteurs, sauf moi dont pourtant ces auteurs et tous les commentateurs connaissent les livres et articles régulièrement réédités en poche depuis 1990 et récemment encore sous le titre Comédie de la Critique, trente ans d’art contemporain– ceci pour dire : vous ne pouvez les avoir ignorés. Vous les avez sciemment ignorés.
Je me suis tu sur votre attitude. Un auteur qui en est encore à penser qu’on pourrait faire preuve de la plus élémentaire honnêteté intellectuelle, est aussitôt interprété en termes socio-psychologisants de réussite, donc de ressentiment pour corollaire, aujourd’hui que domine la mercantilisation des esprits qu’à juste titre vous dénoncez, et qui se traduit par la concurrence libérale-ultra du chacun pour soi contre l’autre. Seulement voilà : vous avez été formée par le surréalisme ; moi aussi, sans nostalgie ; nous savons ce qu’André Breton notait de cette petite réussite-là. Passe encore, donc, que les mentalités culturelles, françaises particulièrement, donnent tête baisséedans le Spectacle des araignées dans un pot où l’ego-grégaire tire la couverture à soi ; mais vous…
Sachant qu’il est vain de lutter contre la mauvaise foi, sinon elle surenchérit avec cette fière inventivité mensongère qui donne vite la nausée, je n’ai aucune envie de subir la vôtre en réponse, d’avance elle indispose et je l’entends, vu ce que vous avez fait en toute morale d’acier. Je vous laisse à votre professionnalisme de la révolte.
Jean-Philippe Domecq
(Paru dans LIBERATION le 1er décembre 2011 )
ET L’IMPÔT REVINT AU JEU…
Jean-Philippe Domecq*
Toute révolution, toute bascule de régime a pour levier le déficit budgétaire… Toujours, quel que soit le terme de l’époque. En 1788 le mot de la «crise» était «banqueroute»; la monarchie ayant creusé sa tombe budgétaire depuis que Louis XIV dispensait ses mannes à la noblesse pour la tenir à l’œil et improductive, il n’y eut plus de fond de tiroirs à racler, ne restait plus qu’à convoquer d’urgence les Etats-Généraux, seulement voilà: en échange d’une énième et radicale réforme de «l’assiette de l’impôt», le peuple, qui n’était rien, pourrait bien demander à être quelque chose et pourquoi pas des droits politiques… et là, c’était parti! L’Empire soviétique? Ce n’est pas tant sous la pression des peuples mis sous sa coupe qu’il a «éclaté», comme l’a cru la philosophie des pharmaciens, mais plutôt de l’intérieur, lorsqu’une élite communiste, les Gorbatchéviens, a compris, au vu de ce baromètre des civilisations qu’est la démographie, que la baisse de natalité et de l’âge de mortalité ne pouvait plus s’expliquer par la bonne vieille auto-caricature suicidaire dont s’enchantent les Slaves, mais par ce sentiment de faillite qui, de passé d’une illusion, était devenu l’horizon indépassable de l’économie communiste. Déjà à ses débuts le bolchévisme dut se payer par la réquisition et la répression, tout comme à sa fin l’Imperium Romanum qui ne pouvait plus financer ses conquêtes sur les seuls dîmes du Latium. Ce qui nous amène à la Grèce, notre berceau: et en effet, elle fut berceau de la spéculation, qui est philosophique autant que financière. Aussi les armateurs, incarnation grecque de la richesse, peuvent-ils expliquer que si on les taxe ils iront spéculer ailleurs, et le Pope son compère refuser l’impôt puisque l’Eglise est à tous «comme le stade de foot» (sic): avec cette rationalité vieille comme le populisme, le peuple grec, se lavant les mains de l’impôt, se retrouva fort moderne quand le credo qui marqua la politique mondiale ces quarante dernières années diabolisa l’impôt. Les penseurs nobélisés Friedman et Hayek (dont le titre majeur vaut son programme: Misère de la justice sociale) fournirent la base conceptuelle aux leaders conservateurs qui n’eurent plus qu’à jouer sur le velours de la démagogie économique: vous aurez la Sécu sans l’impôt, dites-donc, et les hôpitaux et les trains… Reagan chanta que les riches étant les plus entreprenants, les taxer serait les démotiver et affaiblir le pays; en vertu de cette même vertu entreprenante, Thatcher proportionna la taxe d’habitation non plus sur le standing du toit mais sur le nombre d’individus qui y logent; Pinochet fut d’une économie tout aussi modérée; et Chirac en 2002 y alla de sa bonne grasse promesse: 30% de baisse d’impôts! Les Français gobèrent la ficelle, irréaliste donc réalisée à 8%, et notre déficit dépassa les 3% fixés par les traités européens pourtant signés. La conséquence de cette idéologie ultra, c’est qu’il fallut bien compenser par la dette publique et le crédit individuel ce que l’Etat n’avait plus les moyens d’assumer. Que l’Etat-Providence ait des coûts démobilisateurs, c’est certain, mais le 180° en sens inverse n’a jamais été un signe particulier d’intelligence. Aujourd’hui le résultat est là, comme prévu dès les années de lancement de ce balancier idéologique qui maintenant frémit dans l’autre sens. Et l’autre sens, c’est quoi: c’est le sens originel de l’impôt, à savoir qu’en signant ma déclaration d’impôts je signe ma citoyenneté par mon investissement pécuniaire dans la collectivité. Tous, même les plus pauvres à raison d’un euro au moins, devraient payer cette signature civique. Voilà ce qu’il va falloir retrouver. Pas facile; mais, vu les dégâts commis, l’équité fiscale, qui est un marqueur de la gauche, pourrait bien montrer que nous avons devant nous désormais des efforts qui pourraient nous rendre heureux, loin des addictions consuméristes et de l’hystérie de la financiarisation qui, de toute façon, devait parachever et achever le capitalisme intempéré.
* A paraître le 2/2/2012: Cette obscure envie de perdre à gauche, éditions Denoël.
(Paru dans "Le Monde des Livres", 21 octobre 2011)
Comment écrire la crudité de l’amour?
Jean-Philippe Domecq *
«Aimerais-je ton cul si je n’aimais ton âme, aimerais-je ton âme si je n’aimais ton cul?»: c’est ce que peut murmurer à l’être aimé, pour essayer de lui dire tout, la femme aussi bien que l’homme aujourd’hui - et voilà qui confirme que les hommes auraient dû être les premiers féministes, ne serait-ce que par bonheur bien compris… En tout cas, l’alliance des deux mots démarque net la crudité amoureuse et le sexe froid. D’abord parce que le désir amoureux, y compris le fidèle, déchire l’ordinaire des jours comme ce mot de cul la phrase; ensuite parce que celui d’âme, ou d’être si l’époque préfère, pointe l’amplification mentale qu’il y a dans la pornographie inhérente à l’amour; faute de quoi, le sexe décrit à tour de bras, sans fleur de peau, vire à la viande et, sous couvert d’y aller direct, trahit son puritanisme. Le critère trie donc bien les romans traitant de ça. Le dernier en date, Clèves de Marie Darrieussecq, a pour sujet l’émoi, le jeune émoi inquiet, ravi, tapi au creux de la touffeur des sexes, dont on entend parler fillette, vers quoi l’on tremble adolescente, et qui chavire et délite la libre Solange. Au seuil de ce roman de vie où le sexe obsède la syntaxe plus que la grammaire, il y a cette scène: «Non, Terry, non, murmure-t-elle dans le miroir en refusant ses baisers… Elle embrasse son reflet…». Tolstoï évoquait cet éveil: «Les trois jeunes filles de Lyssyia Gory comprirent, à l’apparition d’Anatole, que la vie qu’elles avaient menée jusqu’alors n’était pas une vie. Le pouvoir de penser, de sentir, d’observer se décupla aussitôt en elles»… Justement, c’est ce qui manque tout de même à Clèves: entre tant de bites et chattes débitées, enchâssées, pourquoi pas si l’héroïne en perd la tête, mais en perd-elle vraiment la tête quand c’est si systématique? Le problème n’est pas que ce soit hard; mais que ce hard est triste quand il a si peu d’écho chez le personnage et dans le tempo d’écriture.
Cela étant, par comparaison, le cas est vite réglé des scènes sexuelles à la Houellebecq, dont la grossièreté n’est pas dans les mots mais dans l’erreur foncière d’optique: il décrit de la même façon les scènes de sexe sans désir et celles de rencontre amoureuse… Catherine Millet, elle, dans La Vie sexuelle de Catherine M, a l’écriture adéquate au propos: tendue, sans le moindre vibrato, elle enfile scènes et corps qui (se) font tout pour éviter surtout, surtout de plaire, donc de risquer de déplaire. C’est cette terreur, et avec elle le préalable du désir et le désir entier, qui se retrouvent enfouis sous les eaux glacées du libertaire mécanique.
Autant dire que le roman attend encore sa Princesse de Clèves qui dira la délicate et brutale attention entre deux sexes épris.
* A publié sur ce sujet: Silence d'un amour, roman, éditions Zulma.
Étude de Robespierre, derniers temps et La Littérature comme acupuncture, sur le site littéraire de Pierre Campion: http://pierre.campion2.free.fr/cdomecq.htm
(paru dans Libération le 14 juillet 2011)
DSK, Shakesperare & Cie
par Jean-Philippe Domecq
En deux mois de spectacle, elle et lui ont dit: «Guilty. - Not guilty.» Il y a un n° de chambre, 2806. Et, derrière le n°: FMI en lettres capitales + les syllabes d’un nom d’Afrique. Et une porte devient écran de projections grand format. A chaque époque son Affaire, comme en leurs temps Stavisky, Salengro, Dreyfus.
Sur le plan du feuilleton fantasmatique, d’abord. Justice et presse ayant vocation à chercher la vérité, le récit est tendu par l’illusion qu’au bout du compte « on saura », ou qu’«eux seuls savent ce qui s’est passé». Comme si, entre deux êtres, quatre bras et quatre murs, tout ne commençait pas par un quiproquo; ensuite, on voit. Là, le quiproquo, fort lourd, a vite viré au face à face. C’est l’hypothèse la plus probable, depuis le début.
Sur le plan de l’image du pouvoir, Shakespeare, qui déjà aurait traité Nixon banderilles aux flancs pissant le sang du Watergate mais s’accrochant de toutes ses dents au Bureau ovale un an et demi durant, aurait trouvé l’inverse en Strauss-Kahn: voici un homme qui n’a plus qu’à fermer la main sur le pouvoir et qui, en vingt minutes, fout tout en l’air en foutant (qu’il y ait eu «intercourse», selon le mot que refusa Clinton en interrogatoire mondial sur ce qu’il a fait avec Monica, paraît acquis dans le cas de DSK, vu l’euphémisme bien coupé de son avocat: «Il ne s’est rien passé de mal dans la chambre»…). En préfreudien qu’il fut dès Hamlet et son triangle oedipien, Shakespeare montrerait ce que s’est fait DSK: d’un coup écraser son Moi, son destin, entre la pulsion qu’il a laissé remonter dru et son Surmoi, qu’il a puissant, à la puissance mondiale même puisqu’il fut l’intelligence suprême et travailleuse du FMI, que les naïfs de gauche stigmatisent, oubliant que cette ONU de l’Argent est un des moyens que les hommes se sont donné pour maîtriser l’Argent, ladite maîtrise restant l’un des deux axes de définition de la gauche.
Le deuxième étant l’émancipation. Or, sur cet axe, le couple DSK/Anne Sinclair nous rappelle qu’il n’y a pas de modèle en amour, qui s’invente à deux. On dira ce qu’on voudra, que l’épouse fait ce qu’elle peut et habilement, etc.; n’empêche qu’elle le fait, et qu’elle sait, a toujours su comment est son époux. Ce n’est donc pas que tactique lorsqu’elle dit qu’il est «franc». Le reste ne nous regarde pas, contrairement à ce que croit la droite qui, elle, pense par modèles quitte à tricher avec. Premier ministre en tête, elle a rabâché que la gauche n’avait plus la morale pour elle; à l’Assemblée nationale il suffisait qu’un député socialiste s’étonne que le ministre du budget propose un nouvel abattement en sus de l’allègement de l’Impôt sur la Fortune pour que les bancs de droite scandent «Ouh, la morale!» Parlons-en: le 21 avril DSK en taxi concerte par portable ce qu’il dira sur les plateaux TV à 20h: «Toute la gauche derrière Chirac contre Le Pen au 2ème tour». La nation avant son camp. On cherche en vain pareil réflexe vertueux dans les consignes de vote de la droite deux mois avant la faute de DSK.
Ce 14 mai néanmoins, il a fait gagner la gauche en mai 2012. Mieux valait qu’il s’étale avant d’offrir sur un plateau son étalage de fric à la droite: «décomplexer» le rapport à l’argent est bien beau, sans oublier qu’à cet égard la différence entre gauche et droite est entre proportion et illimité.
Mais il paraît qu’avec tout cet étalage, New-York se sent à la pointe du glamour. Alors!…
(paru dans Libération le 11 août 2011
Et l’avant-garde devint officielle
Par Jean-Philippe Domecq, écrivain*
Cette année marque le centenaire de la naissance de Georges Pompidou et on peut lire, en grand sur la façade du Centre qui porte son nom: «L’art doit discuter, doit contester, doit protester.» La phrase, qu’il prononça le 11 décembre 1969 en lançant son projet d’institution culturelle, confirme que ce président était connaisseur. Comme les artistes qui le recevaient volontiers (et indépendamment de leurs différences d’opinion avec lui), il savait que l’art moderne avait sans relâche discuté les codes, contesté la tradition, protesté contre l’ordre, culturel ou autre. C’était le ressort de l’idéologie esthétique nommée avant-garde - qui sur le plan politique produisit certaines choses… Mais, lorsqu’un chef d’Etat l’édicte, c’est que la dynamique n’y est plus. Sort dévolu, du reste, à tout mot d’ordre, et l’avant-garde n’y a pas échappé. Dans l’exacte formule pompidolienne, ce n’est pas le président qui pose problème mais le verbe «devoir», qu’il a repris en toute intelligence de cause: les avant-gardes successives l’avaient tant et si bien répété, qu’à la fin ce «doit» tue les trois verbes qui le suivent. La révolte était devenue impératif catégorique; Pompidou entérinait le pompiérisme d’avant-garde. Ç’en était déjà fini de la lignée des avant-gardes libératrices qui, de l’abstraction au fauvisme jusqu’au situationnisme et la Figuration narrative en passant par le cubisme, le surréalisme ou l’action painting, avaient eu ample matière à contester. Persister, c’était reproduire, s’académiser. Pour être reconnu, il n’a plus suffi que d’afficher sa rupture. C’est ce qu’ont illustré, ce qui s’appelle illustré, les artistes français dont la reconnaissance a suivi la création du Centre Pompidou. N’est-ce pas afficher le signe et rien que le signe bientôt logo de sa petite rupture pour la rupture, que de répéter les mêmes rayures des décennies durant, tout en théorisant à l’envi qu’elles sont un moyen de contester les conditions d’exposition traditionnelles et de sortir l’art des murs: voilà Buren, qui habilement ressassa qu’il était critiqué au même titre qu’avant lui les grandes avant-gardes. Tour de passe-passe sophistique auquel se sont laissé prendre ce que Lautréamont en son temps appelait les «têtes molles». Quand un artiste nous ouvre l’œil et l’esprit, il a rompu en pensant et formant, sans le programmer. Et, autre exemple combien symbolique: le doré Pot géant de Jean-Pierre Raynaud trôna huit ans sur le parvis du Centre Pompidou!... Un Pot de jardin, cela ne s’était jamais fait, en grand; et cela fait-il assez nain comme tradition contestée, comme envergure créatrice?
Que l’art contribue à l’aménagement du territoire mental, social, aucun chef d’Etat n’y a jamais vu d’inconvénient.
* Dernier ouvrage paru: Nouvelle introduction à l’art du XXe siècle - l’Art du Contemporain est terminé, édition Pocket.

prix Tortoni 2011

COMMUNIQUÉ DE PRESSE
La remise officielle des 3èmes
“Prix littéraire Tortoni – La Bûcherie“ et “Prix
Tortignole“…
a eu lieu le 16 juin 2011
au Café-restaurant « La Bûcherie », rue de La Bûcherie,
Paris 5ème
Le Prix Tortoni, doté de 1500 euros, a été décerné à
Jean-Philippe Domecq pour son roman « Le jour où le ciel
s’en va » (Fayard) en raison de ses grandes qualités de
style et de structure. Un roman de « métaphysiquefiction
» exigeant qui décrit, avec un oeil
d’entomologiste, une humanité cernée de toute part par
le tsunami nihiliste.
Rappelons que, créé en 2009, le Prix Tortoni – La
Bûcherie récompense un livre paru dans l’année
écoulée, dont la grande qualité a semblé au jury trop
ignorée des médias…
Le prix Tortignole, prix ironique “d’encouragement dans
l’art bien difficile des Belles Lettres…” – remis à un
livre, publié dans l’année écoulée, dont la large
promotion dans les médias a paru quelque peu
disproportionnée au jury… – a, lui, été décerné à Jean
Teulé pour son roman « Charly 9 » (Julliard).
Le jury est composé de :
Patrick Tudoret, Président ; Thibaut d’Anthonay, Viceprésident
; Christophe Ferré ; Pierre-Robert Leclercq ;
Thibaut de Saint Pol ; Joël Schmidt et Jérôme Saillard,
secrétaire général.
Christophe Salabert, mécène des prix, accueille les
réunions du jury au Café-Restaurant « La Bûcherie »,
situé en face de Notre Dame.
Pour toute Information : jscommunication@wanadoo.fr
(paru dans Libération le 7 juin 2011:)
CETTE OBSCURE ENVIE DE 21 AVRIL *
Comme en 2002 et 2007, la Présidentielle de 2012 n’est pas perdable pour la gauche, sauf par elle-même. Elle en reprend le chemin, quels que soient son leader et son programme, par cette pente typiquement de gauche qui lui valut, en deux siècles de République, d’être au pouvoir dix fois moins que la droite. C’est qu’au fond de la mentalité de gauche, il y a que le pouvoir salit. Il est vrai qu’assumer les intérêts contradictoires qui font une société, ce n’est pas l’idéal pour la « belle âme » autrefois, aujourd’hui le radical-gauchisme, qui n’attend rien que d’être « déçu ». D’où ce qu’il faut bien appeler la sottise stratégique de gauche. A ceux que heurte ce mot de sottise, rappelons les faits. Les gauchistes de Nader privèrent Gore d’une indiscutable victoire sur Bush, ainsi purent-ils vomir Bush à loisir pendant huit ans. Obama? Il lui faudra tout son art politique pour les convaincre qu’il faut toujours des compromis symboliques afin de ne pas compromettre les priorités transformatrices. En Italie, la gauche de la gauche lâcha la première coalition Prodi qu’elle trouvait trop à droite, ainsi ramena-t-elle Berlusconi, bravo! En France, ce qui nous valut le suicidaire 21 avril n’est pas le programme de Jospin, qui ne proposa certes que son bilan mais cela gardait une autre tenue que les deux grosses ficelles de Chirac qui, en tout et pour tout, proposa une baisse d’impôts de 30% (!…) et une présidence de ministre de l’intérieur. Programme de fainéant, bilan néant. On aurait donc dû gagner ensuite en 2007. Mais là, toute la gauche, et l’extrême-gauche qui avait fait la fine bouche à Jospin, fonça tête baissée derrière le creux culot par lequel Ségolène Royal s’imposa et perdit face à plus malin, dont le slogan là encore était facile à mettre à nu: travaillez plus et ceux qui n’ont pas de travail en trouveront moins encore. Les Français le comprennent, trop tard évidemment. Aujourd’hui, ne pouvant plus leur vendre le même vent programmatique, Sarkozy a mis la barre tellement à droite qu’il laisse le centre à qui saura le prendre, et l’espoir revient à gauche dans cette grande conversation démocratique qui prépare les votes. Or, il y a de quoi tirer la sonnette d’alarme quand nous entendons certaine gauche intimidante qui, se gargarisant de sondages qui la donnent gagnante dans tous les cas de figure, recommence à focaliser sur tel ou tel leader qui n’est évidemment pas assez à gauche pour son goût et qu’elle va « juste avertir » au premier tour. L’électorat de droite, lui, sait qu’après le comptoir vient la campagne et là on ne se trompe plus d’adversaire. Il se rangera derrière son seul candidat, Nicolas Sarkozy qui, une fois passé nos classiques sondages à se faire peur à plus d’un an de l’échéance, mènera bataille avec un socle de premier tour moins faible que les premiers tours de Chirac. En face, on peut compter sur les Verts (hormis Cohn-Bendit) pour ne pas faire comme les Verts allemands qui accédèrent aux responsabilités sans faire leur laine sur le dos du camarade socialiste, eux. Et, pour ce qui est d’exister contre le proche plutôt que contre l’adversaire, comptons sur Chevènement (sans remords après 2002), les trotskystes, et Mélenchon, même si celui-ci « écoute trop le bruit qu’il fait », comme dit Le Pen, qui s’y connaît.
Il y a trente ans, Mitterrand à peine élu faisait l’objet des soupçons parce qu’il était habile. Vingt et un ans plus tard, le 21 avril, Jour Gris de notre histoire, fut tout sauf un accident, mais le résultat logique d’une éthique d’irresponsabilité typique de la gauche. Il serait temps que celle-ci intègre l’habileté comme vertu d’électeur autant que de gouvernant, parce que le pouvoir, c’est pouvoir faire, enfin. Ce qui veut dire aujourd’hui: tous unis dès le premier tour derrière celle ou celui qui sera le plus à même de l’emporter.

* Cosigné par Michel Ciment, critique et historien de cinéma

sur Céline



(paru dans Le Nouvel Observateur du 19 mai 2011)
Tout était dans le style
Jean-Philippe Domecq*
Longtemps on a coupé Céline en deux: d’un côté l’écrivain génial, de l’autre l’antisémite verbal. L’un écrivait pourtant comme l’autre. Il y a plus gênant encore: et si le pire était en germe, outre les prodiges, dans sa poétique même?
La première fois qu’il la définit, c’est en septembre 1943 dans une lettre à «mon cher Brasillach, à vous je vais tout dire. (…) Je vous énonce ainsi la difficulté simplement: passer dans l’intimité même du langage». Ici, Céline confirme son acuité littéraire. «Et je n’en sors jamais.Je ne sors jamais de l’émotion non plus». Sur ce second point il insistera toujours. Là il y a un problème. Car l’émotion, c’est selon, et quand elle prend la tête on fait la bête. Chez Céline, tiraillé entre compassion et ressentiment, dès que celui-ci l’emporte l’affect ratiocine et ne résonne plus que de deux sons de cloche intellectuelle: mauvaise foi et préjugé.
Mort à crédit n’a pas le succès du Voyage au bout de la nuit. Il y a pire souffrance sur terre, il en tirera le pire: en six mois de jet, ce pamphlet, Bagatelles, dont il aura le culot de dire, après guerre, que le mot de massacre était destiné à «l’éviter aux Juifs »!… Avant-guerre, Monsieur ne vit que juifs derrière ceux qui n’encensèrent pas son livre; c’est ce qui s’appelle «ne pas sortir de l’émotion». Un deuxième germe l’y vouait, dans sa vision: il faut un bouc émissaire pour ne pas se suicider quand on voit l’humanité comme chiennerie générale, et c’est bien vu de voir plein le verre qui l’est à demi. Céline avait cette intelligence de comptoir. Non sans volupté de se jeter dans le chaudron, il lâche les préjugés familiaux qu’en 36 il réentend: «Blum est partout»… Aucune distance avec l’héritage idéologique, cette liberté qu’ont tous. C’est le troisième vice de forme: en entrant en lice à la place de Bardamu, Céline confond auteur et narrateur, le fond de commerce idéologique peut remonter direct, façon inconscient. D’autant qu’il veut parler d’en bas, de ce qu’il appelle «le» peuple, «le vrai», qui a connu la guerre, pas le lycée. Mais le peuple c’est tous, pas seulement Clichy. Si, à la différence de l’oralité tout aussi ouvragée de Genet, ou de celle, simili-texane, de Faulkner, Céline sonne parfois daté, c’est par populisme stylistique. Et qui dit populisme… Mais c’est là toucher au sacro-style et à la littérature haïe, forcément haïe qui est forcément «moisie», voyons… Pareilles âneries de salon peuvent faire slogan en France pendant vingt ans. Pendant ce temps Céline, tout salaud qu’il fut, est lu, relu, tant mieux.
* Dernier roman paru: Le jour où le ciel s’en va, Fayard

(noté 25 heures après l’annonce de laffaire Strauss-Kahn, 16 mai 2011:)
Shakespeare aurait adoré: piégé sans doute, l’homme balaie toute sa puissance dintelligence, de travail et de trajectoire en quelques minutes de fragilité légendaire. Compulsion pour compulsion, cest linverse dun autre animal shakespearien, «Iago» Nixon qui, pantelant, toutes banderilles aux flancs pendant laffaire du Watergate, tient le coup un an et demi de mensonges, et ce pour des écoutes quil navait nul besoin dinstaller dans la plomberie de son concurrent quil allait battre et a battu haut la main.
Politiquement, ça y est: ceci est l'exact moment où Sarkozy vient de perdre les Présidentielles de 2012. Elles étaient gagnées pour lui face à Strauss-Kahn qui, dautant plus bardé de plans com quil avait besoin dêtre protégé de lui-même, se serait dégonflé en deux mois (parce quil naurait pas fourni ce dont la gauche et les opinions mondiales ont besoin: une nouvelle représentation économique, une raison dêtre ensemble depuis que linjustice est devenue trop criante avec la si logique crise financière du 15 septembre 2008). Voici que depuis hier, le centre et le centre-droit dont Strauss-Kahn aurait capté bonne part, vont pouvoir sautonomiser (le propre du centriste étant de ne jamais se déterminer par lui-même, toujours relativement) et se présenter, enlevant dautant à Sarkozy. Le 15 mai 2011, la gauche a gagné en mai 2012.

UNE NOUVELLE INTRODUCTION À L'ART DU XXe SIECLE

UNE NOUVELLE INTRODUCTION À L'ART DU XXe SIECLE

Préface à la deuxième édition (2009) de
Misère de lart - Essai sur le dernier demi-siècle
(première édition en 2004)

« Sils sétaient plaints de sa raillerie,
ils ont eu bien plus de sujet de se plaindre de son sérieux. »
Pascal, Provinciales, « Avertissement »

En 1991, je dédiais « aux rieurs de 2010 » le premier chapitre de ma trilogie sur ce que jai nommé lArt du Contemporain. Chacun ses risques. Et, au vu de lactualité du marché mondial, inutile de répéter que je nai rien à redire à ce quon ma reproché de dire. Les lecteurs apparemment sont là, puisque reparaît ici le deuxième volet de la trilogie en même temps que le premier, dont cest la quatrième édition. Autre constat: les livres et prises de position se multiplient qui sautorisent une liberté qui, il y a vingt ans, valut liste noire assortie des anathèmes de ce quil faut bien appeler le fanatisme daujourdhui, le procès en Réaction valant bien, en farce, Salem. Et puis quoi, la bêtise saméliorant comme le reste, disais-je dans le fatal premier texte, tout peut continuer en surface comme si de rien nétait pour qui y a tout intérêt, mental et trébuchant - intellectuel et marchand. Rien à toucher donc au diagnostic.
Ce qui mavait fasciné, au fond, cétait dobserver comment la passion de la servitude, dont nul ne nous fera croire quelle aussi ne se renouvelle pas, avait pu à ce point plier lintelligence critique au service de ce Contemporain devenu critère de jugement esthétique. Que dingéniosité et de sophistique - de théorisme, disais-je - en effet ne fallut-il pas à ceux qui trouvèrent tant dintérêt intellectuel aux statures dartistes de pur Entertainment qui dominent la scène et la cote internationale? Il fallut pour cela oublier consciencieusement, entre autres et petites évidences, la distinction entre art et divertissement. Et, même, puisquon na rien contre: quil est différents degrés de divertissement et quil en est dépais. Mais voilà: de cela, et de créativité, dinvention, dhumour, dœuvre, plus question. Cest ce qui demeure frappant, à lheure où le marché de lart bat de nouveaux records spéculatifs: plus les œuvres sont cotées et moins la critique les analyse.
(…)
Côté critique dabord. Les 15 et 16 septembre 2008, Damien Hirst réussit le coup historique de passer par dessus les galeries pour vendre directement aux enchères, via la maison de ventes Sothebys, le gros lot dœuvres qui sort de sa PME de 120 employés (Jeff Koons cest 80). On est là dans une resucée du système et de la Factory de Warhol, qui avait allumé et vendu la mèche de ce nouveau paradigme, non sans humour sociologique, lui au moins, mais cet humour nobligeait personne à senthousiasmer il y a cinquante ans ni à se fermer les yeux sur ce quil en résulterait. Résultat, par exemple: les articles spécialisés nont traité que dune chose à propos de Damien Hirst, son coup commercial et mondain, parfois monté en « une » des journaux. Le clou de cette vente record sintitulait Le Veau dOr, évidemment, remake du coup par lequel lartiste britannique sétait fait connaître et instantanément projeter au plus haut des cotes dartistes contemporains: un veau dans le formol, sous Plexiglas. Surmonté cette fois du symbole biblique du Veau dOr, la belle affaire… Personne, personne parmi les commentateurs pour ramener lœuvre à quelle est, un gag piètrement morbide et référentiel; et tout le monde de prendre pour argent comptant sa « vision tragique » de lexistence. Certains allant même jusquà lopposer, pour faire bonne mesure exégétique, avec la vision « optimiste » et « baroque » de son concurrent américain Jeff Koons. Simplisme pour simplisme, il suffit davoir là les deux plus cotés du marché.
Quant aux marchands, aux enchérisseurs, la teneur de lœuvre leur importe-t-elle plus quaux critiques? Hirst fut promu par le publicitaire britannique Charles Saatchi. Comme celui du sophiste, le génie du publicitaire se mesure ultimement à sa capacité à vendre du vent. Somme toute, du milieu le cynique est le plus respectable, lui du moins nest pas dupe et sen met plein les poches en prenant le risque de défier. Et les autres, alentour, les enchérisseurs, que lœuvre soit du vent plastifié, cela ne les amuse peut-être pas autant que lui mais cela les gêne-t-il? Au contraire: cest la puissance de dépense, leur « volonté de dépense », diraient Marcel Mauss et Georges Bataille, quils affichent en soffrant ce toc à prix dor. En achetant à prix mirobolant des hochets pour piscines texanes, ils exhibent aux yeux de leurs pareils leur munificence, leur capacité à miser tant sur si peu.
Sans compter que les collectionneurs dominants sont dun nouveau genre: quand ce ne sont pas les nouveaux riches de Chine et de Russie (pas dInde, notons-le et ce nest pas un hasard vu que cest dInde que viennent de nouvelles pratiques et pensées économiques), quand ce nest pas Abramovitch qui lance sa fondation après avoir acheté le football Club de Chelsea, ceux du « Vieux Monde » ne manifestent pas dautre goût personnel que celui que promeut la notoriété du marché. Ainsi la collection Pinault est fameuse parce quelle contient tout ce qui se cote de mieux. François Pinault achète loffre; de goût ni de mauvais goût il nest pas question - de goût en tant que dépôt historique de lintelligence dans la sensibilité, sentend.
Tout cela, disais-je dans les deux premiers volumes de cette trilogie sur lArt du Contemporain, ne tient que par la caution intellectuelle que lui donne la critique. Celle-ci, dans la « Vieille Europe », ne va évidemment pas sans raffinement de révérence. Exemple, on trouvera dans le présent volume un chapitre sur lœuvre dun des deux à trois artistes français les plus réputés, Jean-Pierre Raynaud - eh bien, en août 2007, on pouvait lire une interview [1] de cet artiste, où le critique, subtilement, neut dautres commentaires que ses brèves questions, qui font dautant mieux ressortir lœuvre et la pensée de lartiste. Lequel commence par nous réexpliquer, pour la énième fois, quel geste salvateur le tira de la dépression et fit de lui un créateur : déprimé après vingt-huit mois de garnison, un jour « je suis descendu dans le garage, poussé par je ne sais quoi, linstinct de survie sans doute. Javais besoin de mexprimer. Dans un coin, jai trouvé des pots de fleurs, un sac de ciment, de la peinture rouge. Jai mis le ciment dans le pot et, avant même quil ne soit sec, jai pris la peinture avec mes mains et jai tout barbouillé. » Suit sa glose, puis la question du critique, dune neutralité bourrée dhumour involontaire: « Depuis, vous avez toujours continué à faire des pots… ». Lartiste confirme sans problème, toujours précis dans lauto-éxégèse: « Plus précisément, je dirais que cela fait quarante-cinq ans. »… « Je ne sais pas pourquoi je continue après autant dannées. » (Une chose frappante, que jai signalée à propos de maints artistes dans les rééditions quon va lire, cest que jamais, jamais personne ne signale lextrême routine mentale que trahissent ces démarches répétitives, fastidieuses - rayures, carrés, blanc sur blanc, feutre, pots… - dun ennui recouvert de fumeuses théories sur la « sérialité ».) Dailleurs, confort pour confort, Jean-Pierre Raynaud a le sens du risque: « Quoi quil en soit, cette forme ne ma jamais déçu. » Le fait est quil la déclinée en tout format, de 3 cm à 6 m. Mais… la couleur, dira-t-on? La question na pas échappé au critique: « Et pourquoi, pendant très longtemps, navez-vous fait que des pots rouges? »… Confirmation de Lartiste : oui, rouge pompier (sic) pendant trente-cinq ans. Et puis, quand même: « Jai éprouvé le besoin de me lâcher », ce qui donne, chez Raynaud : un pot NOIR. Puis recouvert de feuille dor - il trône depuis dix ans sur le parvis du Centre Pompidou et, bien sûr, il faut être réactionnaire pour voir là quelque chose de ludiquement consternant. En tout cas, « aujourdhui toutes les couleurs sont possibles » (belle phrase en soi).
Quon se rassure, il ny a pas que des pots chez Raynaud. Il passa aux carreaux. Puis aux drapeaux. « Je me contentais de les tendre sur des châssis, comme un peintre tend sa toile, mais surtout sans intervention de ma part, ce qui a pas mal perturbé les gens. » Perturbé, donc cest bon (les critiques sont cruels, pas un ne signalera à Raynaud quil y aurait une autre hypothèse, il continue donc sur la pente: ) « …pas mal perturbé les gens. Mais j’aime bousculer les choses. Les artistes que je trouve intéressants sont des artistes qui bougent. Il suffit de regarder Matisse (…). Etre un artiste, cest prendre des risques. » - « Geste politique? », demande linterviewer. - « Non, jamais. » Doù offrande à Castro du drapeau cubain, pas de problème. Bref, neuf ans de drapeaux, et lartiste retrouve la constante du pot, c’est ce quannonce le chapeau de lentretien: « Depuis un mois, il sest lancé dans une nouvelle aventure en se tournant cette fois vers des pots de peinture. » Nouvelle aventure : « Jachète des pots de peinture et je les montre. Pour moi, les pots de peinture sont de la peinture. (…) Au fond, je fais de la peinture avec des pots de peinture sans peindre. » Heureusement il avait prévenu juste avant: « Jai le sens du ridicule. » Il peut donc, sur sa lancée, y aller: « Jai compris quavec ces pots (…), jallais pouvoir me poser de vrais problèmes de peinture, je nai pu résister. » On comprend. - « Vous avez pris cette décision de manière très rapide… », nouveaux points de suspension dont on prie, pour le critique, quils soient dironie. Raynaud, lui en tout cas, ny voit que du feu, et bille en tête: « Il faut être très réactif parce que sengager dans une direction peut être très grave. » Très grave.
Rien à redire, en effet.
Septembre 2008


[1]  Libération des 4 et 5 août 2007.