Où en est l'absolu ?

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Où en est l’absolu ?... Les poètes Stefan Hertmans & Zéno Bianu répondent


« L’absolu » n’a pas l’air de préoccuper aujourd’hui, et encore moins dans cette période estivale Deux poètes pourtant tout à fait d’aujourd’hui nous démontrent qu’on ne s’en débarrasse pas si facilement, remarque Jean-Philippe Domecq emporté par cette « liberté dangereuse de dépasser tous les autres langages » : Stefan Hertmans va jusqu’au point où l’absolu fait taire, Zéno Bianu en sortant par le haut.  

L’absolu ? La sotte question

L’absolu ? De quoi parlez-vous, ne vous trompez-vous pas d’époque ?… – C’est simple pourtant, c’est le contraire du relatif, et voici tout de suite un exemple : vous aimez, ce n’est qu’elle ou lui, vous le savez mais soudain votre sort, votre liberté sont liés à cet être limité mais à nul/le autre pareil/le. Ainsi en va-t-il de tout ce qu’il vaut la peine et le plaisir de vivre, pour chacun et tous. Alors nous essayons de formuler ces valeurs, mais, comme en amour, nous sentons bien que cela dépasse tous nos mots, et nous nous réfugions dans des mots passe-partout, comme ce « je t’aime » que tout le monde dit chaque fois pour un être absolument unique.

Eh bien à partir de là on comprend que des hommes interrogent le langage en entier, tous les langages, pour essayer d’y arriver enfin, à dire l’absolu qui nous fait parler et taire. Ces hommes sont notoirement des poètes. Pourquoi ? Parce que la poésie, langage sans modèle ni code préétablis, est celui qui a la liberté dangereuse de dépasser tous les autres langages.

Le mot qui tue

L’un des plus grands linguistes, Emile Benveniste (1902 – 1976) a terminé sa vie en asile, section Maladies du langage ; il ne disait mot, même à ses disciples venus lui rendre visite, il ne pouvait que corriger les coquilles des épreuves de ses livres en rééditions multiples de par le monde. Qu’avait-il commis ? Il était le linguiste qui, par la comparaison entre toutes les langues humaines qu’il avait collationnées, était sur le point d’atteindre les invariants de toutes langues, leur code secret. Apparemment le langage n’a pas aimé, s’est senti menacé au cœur et a fait taire le prométhéen linguiste.

Une histoire de fou

Il est arrivé une fracture langagière analogue le siècle précédent, en 1806, en plein Romantisme allemand, quand le poète Friedrich Hölderlin, devenu « fou », s’est claquemuré pour la deuxième moitié de sa vie jusqu’à sa mort en 1843 chez le menuisier Zimmer dans la célèbre Tour de Tübingen, ne maugréant plus que cet improbable vocable : « Pallaksch »…

Un poète aujourd’hui, Stefan Hertmans (1951) revient sur cet épisode qu’il ne croit du tout épisodique : « Nul ne sait ce qu’il signifie, mais ce mot absurde est devenu le symbole de tout ce que Hölderlin n’est plus parvenu à dire. Il est aussi bien plus : il ressemble à un écho incompréhensible, au sombre verso de l’époque idéaliste, de la foi de Goethe dans le progrès, (…), au sombre verso des Lumières, la clé donnant accès à une forêt de souvenirs impénétrables, de lettres illisibles, nobles, tragiques et hermétiques comme une forêt enchantée. » Enchantée et qui a foudroyé Hölderlin, au point qu’on appelle ses décennies de silence son « Umnachtung » (son enveloppement dans la nuit).

Comment dire, comment taire ? Telle est la question

Stefan Hertmans ne lâche pas le problème, ou c’est ce problème qui ne le lâche pas, tant sa sincérité est grave lorsqu’il interroge ensuite, sous son titre significatif de Poétique du silence, le vertige tragique, le suicide du grand poète Paul Celan (1920-1970), dont « les vers cryptiques » sont comme « des catastrophes verbales se déchaînant sur un centimètre carré et exerçant pourtant une force d’attraction irrésistible ». Pourquoi cela ? C’est que Paul Celan était contraint d’écrire avec sa langue qui ne pouvait vraiment lui être « maternelle » mais fatale puisqu’elle était celle des bourreaux nazis de sa famille. Cette fois ce n’est plus le mot qui tue mais le fait de s’exprimer dans « sa » langue qui tue.

Scruter l’au-delà des mots

Et, en poète, Stefan Hermans continue de scruter l’au-delà des mots en écrivant une lettre ouverte imaginaire à Hugo Von Hoffmansthal (1874-1929) qui lui-même avait écrit une lettre légendaire, celle de Lord Chandos qui aspirait à quitter les rives de la littérature pour que les mots ne s’interposent plus et faire l’expérience directe du monde réel.

– Mais, lui objecte fougueusement Hermans aujourd’hui, votre « conscience de l’existence, cette aspiration à l’expérience muette, vous atteint dans et par le langage » ; c’est encore l’« être humain contaminé et marqué par les mots qui rêve de silence dans sa tête ». On ne limitera donc la limite des mots qu’en renouvelant sans cesse les mots.

Sous un ciel d’airain

Stefan Hertmans est un grand auteur néerlandophone qui explique modestement que son origine belge le situant à la croisée de deux langues, l’a prédisposé à une poésie interrogative en même temps qu’ouverte aux autres genres littéraires et aux poètes de tous temps et langages dont il prolonge l’écho.

Aussi ses poèmes, réunis cette fois sur la longue période de 1975 à 2018, sont-ils autant sensibles que réflexifs, philosophiques que philologiques, narratifs et illuminatoires. Il peut aussi bien, en plein poème, citer Paul Valéry : « inhumaines sont les choses achevées/ Bach – serinette. Enchaînement/ de théorèmes », que dérouler cette envoûtée méditation sur un nuage :

« Nous n’avons vu que ce nuage seul
que rien ne rapprochait de rien qui fut jamais,
soudain paraître seul tel un entonnoir en haut de la colline,
d’un rose d’ombilic, veiné, creux et violacé,
tonneau plein de vent vespéral et de menace,
vaste de plusieurs kilomètres peut-être,
une huître gigantesque dérivant dans le temps. »

Un drôle de Pierrot solaire !

Avec Zéno Bianu (1950) la poésie française a une de ses voix contemporaines par l’expérience des langages qu’elle prolonge, celles de Daumal ou du Grand Jeu, de Chedid ou Kerouac, en même temps qu’elle a intériorisé les pulsations de saxo mystique et le lointain souffle d’Orient. Si bien que le poète a une œuvre au long cheminement, abondante et épurée, nerveuse et gracile – parlons même de « grâce » tant il sait soulever les choses qu’il désigne au loin, de près.

Comment a-t-il fait ? Ses étapes-livres nous le disent dès leurs titres : rien moins que La Danse de l’effacement , 1990, Infiniment proche, 2000 – Le désespoir n’existe pas, 2010 (aimons cette franchise quand elle n’a rien de naïf et parle d’expérience…), ou : D’un univers funambule, 2017…

En effet Zéno Bianu nous apprend à vivre à la crête : sans perdre de vue l’absolu, surtout, se laisser aspirer par la verticale. La verticale du désir, de tous nos désirs, a précisément pour aimant… l’absolu. C’est ainsi que, « sur un thème de Leonard Cohen relisant le Cantique des cantiques dans une chambre du Chelsea Hotel », Zéno Bianu nous psalmodie :

« y eut-il jamais quelque chose
par l’étendue de toute la Terre
sinon ce noyau de splendeur
y eut-il jamais quelque chose/au fond des étoiles
sinon ce corps aimé
maître des précieuses métamorphoses
poème des poèmes ».

Et, a-t-on envie d’enchaîner en écho : poème des poèmes, Cantique des cantiques du désir des désirs qu’est l’absolu, on y revient comme à un être, comme au début.

Bianu nous donne l’Orient comme on trouve le Nord

« La vie
est un murmure de vide
au fond des êtres et des choses ».

Désespérant ? Non pas : c’est Pierrot en plein soleil réinventant le Livre des Morts thibétains où notre être découvre et choisit sa voie dans le sas de l’espace-temps. Rien de plus littéralement ravissant que le vertige de vivre, sans trop savoir.


Le sentiment de la montagne

L’ esprit préservé de l’Hôtel Richemond, le plus ancien de Chamonix Mont-Blanc ~ Singulars 

L’ esprit préservé de l’Hôtel Richemond, le plus ancien de Chamonix Mont-Blanc


Le tourisme fait retentir sur le globe son piétinement de sandales comme en Enfer, mais il reste des lieux en plein cœur de la foule où l’on peut voir cela du balcon du Temps, qui est le seul intérêt des vacances. Ainsi, en plein centre de la station de montagne la plus célèbre au monde, Chamonix, l’Hôtel Richemond dresse sa masse ancienne face à la chaîne mythique du Mont-Blanc, et vous y trouverez comme Jean-Philippe Domecq un esprit préservé qui apaisera le vôtre.

La faute à Rousseau !

Là-haut sur la montagne, par les sentiers, les silhouettes se suivent et se ressemblent jusqu’au pied des glaciers qui bientôt tombent, alors qu’autrefois elles étaient rares et c’était des montagnards ou des passionnés. Pendant des siècles l’humanité considéra la montagne comme un obstacle, jusqu’à ce que quelqu’un en décrive les ravissants effets sur notre point de vue, sur notre souffle, notre sentiment de l’existence.

Pleine lune sur le Mont blanc Photo Jean-Philippe Domecq

Ce quelqu’un, c’est Jean-Jacques Rousseau ( 1712-1778) qui, depuis son Valais natal, en vagabond qu’il fut avant de révolutionner la sensibilité, la philosophie de l’histoire, l’autopsychanalyse, la notation musicale, le contrat social, etc, traversa vingt-cinq fois les Alpes à pied. Sa Nouvelle Héloïse, best-seller d’alors, sa Profession de foi du Vicaire savoyard, ses Confessions, eurent un effet contagieux tant il est précis, sublime en toute expérience de cause lorsqu’il nous transporte de plus en plus haut ou au bord des précipices au mugissement des torrents.
Alors voilà, c’est la faute à Jean-Jacques si nous voyons désormais tant de couleurs fluos de tenues sportives sur fond d’âpres monts. Mais en même temps c’est beau, d’abord ses nouvelles couleurs que la modernité a apportées à notre sensibilité chromatique, et beau aussi que la démocratie ait remplacé l’aristocratie dans les Hautes Alpes.

Frankenstein à la Mer de Glace…

Vue du Mont blanc et de son glacier menacé en plein midi Photo Jean-Philippe Domecq

Avant que « le sentiment de la montagne » ne devienne un droit du peuple, il y eut une étape, aristocratique, et anglaise bien entendu. Cette nation voyageuse et respectueuse des lieux est également snob et donc voulut découvrir ce lieu avant tout le monde : l’hypersnob Lord Byron (1788 -1824), accompagné de son médecin et du jeune couple Shelley, loua un chalet non loin de la Mer de Glace, glacier qui à l’époque descendait jusqu’à la vallée de Chamonix, comme en témoignent les gravures, et qui aujourd’hui hélas a rétréci bien haut là où le train à crémaillère du Montenvers draine ses foules démocratisées. Manque de chance pour nos poètes légendaires, il plut tout le temps. Byron proposa donc que chacun écrive pendant la journée des pages à lire ensemble le soir au coin du feu pour s’occuper.
C’est ainsi que la toute jeune Mary Shelley (1797-1851), connue seulement par son prometteur poète d’époux, écrivit en quelques jours l’un des plus intelligents romans fantastiques de tous les temps ; c’est ainsi que s’expliquent ces scènes poignantes où Frankenstein, l’homme chimique lâché dans le monde par l’inconscience démiurgique de son inventeur humain inhumain, pleure de voir les paysans le fuir lorsqu’il sort de la Mer de Glace pour leur demander pitance et affection.

Et puis les palaces et hôtels vinrent

Napoléon III et l’impératrice Eugénie s’entichèrent de la vallée où Victor Hugo (1802-1885) a traîné sa smala en diligence. Un palace fut construit, puis une floraison d’hôtels que l’on voit déployant leurs façades ornées en regard de la chaîne d’aiguilles et monts les plus hauts d’Europe.

Un des salons du Richemond Beau Séjour, auquel les propriétaires ne touchent que pour le confort Chamonix Photo Jean-Philippe Domecq

Et on comprend cet attrait : car, d’ordinaire dans nos villes et nos campagnes, il faut une certaine conscience d’être humain pour regarder vers le haut et nous souvenir que nous ne sommes qu’atomes dans l’Univers plus qu’infini ; tandis qu’en montagnes, que vous le vouliez ou non vous êtes sans cesse à lever le nez, automatiquement puis par fascination pour ses reliefs ascendants, enchevêtrés et fléchant les cieux.
Même le plus matérialiste des hommes sent alors qu’il n’y a pas plus réaliste que de se voir vivre dans le ravissant « silence des espaces infinis ».

De la Villa Beauséjour… 

La Villa Beauséjour fut le plus ancien hôtel de tourisme de Chamonix Photo Jean-Philippe Domecq

Parmi les chalets de guides, il y avait une maison traditionnelle que l’on voit encore en plein centre où était et reste écrit, sur le mur à la chaux en caractères fleuris : « Villa Beauséjour ».
Sous son dehors propret, avec son lierre à chaque fenêtre qui cache un de ces intérieurs de bois qui sentent la cire et donnant sur le petit parc du Richemond, ce fut le plus ancien hôtel de Chamonix. Il appartenait à la famille Folliguet qui, la clientèle aisée commençant à venir, construisit juste à côté de l’hôtel Villa Beauséjour l’immense bâtisse de cinq étages et cinquante-deux chambres qui aujourd’hui s’impose le long de la rue principale de la ville.

… à l’Hôtel Richemond

Le temps est suspendu dans le salon de l’Hôtel Richemond Chamonix Photo Jean-Philippe Domecq

Achevée en 1914 il lui fallut attendre la fin de la guerre pour devenir l’hôtel Richemond. Il changea de propriétaire après la Seconde guerre mondiale quand le jeune Jean Sarraz-Bournet tomba, pour la vie, amoureux de Geneviève Folliguet.
Depuis, de génération en génération la lignée gère et préserve cet hôtel dans le même esprit, la même patine. Cela explique l’attachement que lui vouent bien des clients, qui prient pour que l’on ne change surtout rien à ce deux étoiles au mobilier suranné, au salon comme on aimerait en voir plus quand on sait que les salons d’hôtel sont les lieux idéaux où mesurer le bonheur d’être des hôtes en ce monde. Epais tapis, lustre, motif de houx, bois des fauteuils et tables de-ci de-là, lourdes tentures aux très hautes fenêtres que l’on tire le matin pour que la lumière solaire n’éteigne pas les cristaux et pierres de roche de la collection familiale en vitrine.
On y voit même un des plus subtils tableaux de paysage de montagne.

Charles Bertier (1860 -1924), Paysage peint du Cervin (détail) Hotel Richemond Chamonix Photo Jean-Philippe Domecq

De l’auteur, Charles Bertier (né et mort à Grenoble en 1860 et 1924), on peut apprécier l’ample talent à Paris puisqu’il a participé aux fresques du Train Bleu en gare de Lyon. Dans le salon du Richemond il s’agit d’une vue du Cervin en Suisse, ce qui constitue a priori un obstacle à l’art du peintre car la haute montagne en général est si spectaculaire qu’il est difficile de faire valoir le regard qu’elle inspire et qu’elle happe. Là non, l’air même est présent tel que Rousseau, plus facilement avec les mots, en décrit l’effet de subtilisation progressive avec la distance dans l’altitude.

Tel qu’en lui-même

Les volets brun clair de Hotel Richemond, aux crochets de toujours avec un bruit de gonds Chamonix Photo Jean-Philippe Domecq bd3

Claire et Bruno qui tiennent l’Hôtel Richemond ont la liberté d’esprit de n’y ajouter et changer que ce que les réglementations et le confort modernes exigent.
Pour le reste, vous fermez la nuit les volets brun clair aux crochets de toujours avec un bruit de gonds qui grincent juste assez pour vous donner l’illusion que vous les rouvrirez demain pour vaquer à la vie quotidienne.
Les salles de bains carrelées ont une lourde clenche ouvragée pour la fenêtre ; les porte-serviettes métalliques ont des stries année cinquante. Les longs couloirs et l’imposant escalier de pierre visible autour du tapis laissent parfois deviner les autres chambres donnant sur la chaîne et où des balcons vous attendent pour méditer le soir, aspiré par les détails du glacier des Bossons, au-dessus duquel vous scrutez les névés, au-dessus desquels vous gravissez imaginairement les pentes aigües, de neige dite « éternelle » (si le veulent bien les hommes, au train où ils vivent), jusqu’aux 4810 mètres du Mont-Blanc qui est si haut là-bas dans la perspective qu’il a l’air de l’être moins que l’Aiguille du Midi, plus haut téléphérique qui atteint un kilomètre de moins.

Ainsi il y a le monde blanc, puis de pierre dont vous voyez le relief pointer jusqu’aux limites de la neige absolue qui donne les masses de glaciers aux lèvres bleutées et dangereuses mais qui vous conservent un demi-siècle si vous y sombrez ; et puis la masse verte des conifères, ça et là une cascade ; votre attention descend encore, vous retrouvez les toits des chalets et de la petite ville, et réentendez la rumeur du torrent de cette vallée, l’Arve, dominé tout du long par son double de vapeur due à la fraîcheur et à la vitesse de cette eau venue d’en haut.

 Karlovy Vary, onirique comme le cinéma 

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Karlovy Vary, villégiature thermale aussi cinématographique qu’onirique

Karlovy Vary, en Tchéquie doit beaucoup au cinéma, à son Festival international dont la 56e édition s’est achevée dans tout l’éclat qualitatif que son palmarès mérite, et à James Bond dont Casino Royale immortalise le décor. Cette grande ville d’eaux d’Europe classée par l’UNESCO au patrimoine mondial était bien faite pour le cinéma, constate sur place Jean-Philippe Domecq puisque ses vestiges de Bohème sont aussi oniriques que cet art. A découvrir absolument !

Une arrivée fort étoilée

Karlovy Vary, avec palais et demeures à perte de vue Photo Jean-Philippe Domecq

Imaginez. Vous arrivez de Prague en limousine noire et allemande – car il n’y a que germaines voitures là-bas, outre les Skoda dont le nom du fondateur signifie « dommage » en Tchèque mais l’humour typique de ce pays n’est plus si nécessaire depuis qu’a disparu le Mur du temps soviétique où une Skoda tous les dix kilomètres avait capot ouvert en bord de route. Vous arrivez le soir d’ouverture du Festival, posez bagage dans un des hôtels multi-étoilés car il n’y a que cela aussi dans cette station thermale classée par l’UNESCO parmi les plus réputées d’Europe et originellement nommée en allemand Karlsbad, « bain de Charles » en raison des bains aux sources chaudes que venait y prendre son fondateur, Charles IV (1316 – 1378) empereur du Saint Empire romain germanique et roi du pays au doux nom de « Bohême ».

Vous avez vaguement fabulé son passé au souvenir de tels visiteurs tout simples genre Goethe, Beethoven, Chopin, Liszt, Stifter, Tourgueniev, Clémenceau, Madeleine Albright la Kissinger de Bill Clinton, sans oublier Freud et James Bond dont Casino Royale fut tourné à Karlovy Vary, .
Dans la chambre vous avez le pressentiment que cette ville aura le baroque tenu, hautain, la table de chevet a le sombre lustre d’un bureau de Kafka. Et puis vous descendez dans la ville, et là…


Une fête de conte, une liesse de jeunesse

Vous vous retrouvez sur la berge de la large rivière Ohre parmi des frises de lampions comme dans un conte, que longent des falaises de demeures à perte de vue, imposantes, ocres, rosâtres ou de gris jauni, et vous sentez monter un frisson de foule bon enfant.

Devant le palais du Festival, qui par contre est une injure de béton massif sous les collines boisées et semées de palais et châteaux, un grand écran commence à diffuser des images de tapis rouge où défilent les BMW lustrées d’où sortent lentement des paires de belles jambes flashantes et flashées ou des stars masculines niveau Benicio del Toro ou Harvey Keitel, souriants et simples comme sont les grands et sûrement pas les Français à Cannes se tordant de feinte fausse modestie !


Les Lampions de fête de Karlovy Vary, villégiature onirique Photo Jean-Philippe Domecq

Partout ambiance boîte de nuit sous la nuit étoilée

Vous allez manger rapidement dans ces multiples guinguettes qui font tout le charme de cette vie de bohème (au sens propre). Quand vous ressortez ça y est, la fête bat son plein, musique à tue-tête, DJ endiablé sur perron de palace, ambiance boîte de nuit sous la nuit étoilée, partout, si bien qu’à un moment, tandis qu’un crooner fait le show sous l’immense écran que la foule regarde en riant et dansant malicieusement, vous êtes piégé, pris dans la ronde dont vous ne pouvez ni ne voulez sortir. Vous commencez à comprendre l’esprit de cette partie d’Europe : ils ont notre liberté sans notre vulgarité.

Promenade thermale dans la garnde ville d’eaux d’Europe classée par l’UNESCO Photo Jean-Philippe Domecq







Au bonheur du Humboldt Park Hotel de Karlovy Vary, modèle filmique du Grand Budapest Hotel Photo Jean-Philippe Domecq

La beauté des lieux vous aspire et vous guide, pas à pas.

Hôtels particuliers, palaces, le Palace Hôtel Bristol dont vous reconnaissez qu’il servit de modèle filmique pour The Grand Budapest Hotel (Wes Anderson, 2014). Cet imposant bâtiment qui fait angle avec cariatides bien tournées et contournées : il fallait bien cela pour la Poste, et vous vous souvenez de la Poste centrale de Prague que vous étiez allé voir parce que Milena raconte comment Kafka lui fit faire trois fois le tour de ce bâtiment parce qu’il s’interrogeait sans fin sur la pièce de monnaie qu’il a déposée et n’aurait pas dû et puis si, il aurait dû, en déposer deux, ou même trois, dans la sébile du mendiant sans vouloir le vexer…

Au pays des Postes monumental de Karlovy Vary, qui rappelle celle de Prague Photo Jean-Philippe Domecq

Et, faisant l’expérience, vous vous aperceviez qu’il faut bien trois quarts d’heure pour faire le tour de ce bâtiment qui doit donc être la plus grande Poste du monde au moins – eh bien, va pour la nation des Postes en admirant celle de Karlovy Vary qui n’est pas mal non plus.

Ceci pour dire que si même les services publics sont à ce point dotés, ce ne sont que palais et façades fastueuses qui font l’ordinaire de la ville d’eaux et de promenades et nuits de boîte dont vous voyez les fastes émerger des hauteurs vertes et épaisses.

A l’intérieur ce n’est pas moindre

Le Star Palace, quatre étoiles de Karlovy Vary Photo Jean-Philippe Domecq

Vous avisez le Humboldt Park Hotel, vous entrez, toujours cette affabilité discrète, des jeunes filles vous proposent ce que vous voulez à manger légèrement et boisson sur terrasse attenante, après avoir traversé salon et salle où les allures sont simples, grâcieuses, tranquilles.

Comme au Star Palace où vous retournez dans la fraîcheur des dalles d’entrée et les hauts murs d’autrefois. La nuit vous en reverrez l’éclairage de façade, où le drapeau européen est arboré parmi les drapeaux national et régional et ici vraiment la liberté européenne est aimée, voulue, acquise depuis peu.

D’ailleurs, au Festival les films à qualité documentaire témoignant des hautes luttes populaires pour la souveraineté post-soviétique et contre la corruption simili-poutinienne sont vivement applaudis par la presse internationale, comme si le courage et le fait de ne pas toujours tout laisser faire existaient encore. The Killing of a Journalist, de Matt Sarnecki marque à cet égard une étape dans l’art du documentaire, allant jusqu’à restituer les interrogatoires policiers des meurtriers et l’arrivée de ceux-ci sur les lieux du crime telle qu’enregistrée par les caméras de surveillance à infra-rouge, la nuit du meurtre au couteau du journaliste Jan Kuciak et sa fiancée qui remontaient de trop près aux sources de la corruption du pouvoir slovaque de mèche avec la mafia.


Ainsi repart-on espérant

Kafka, inconnu de son vivant, aujourd’hui motif publicitaire en Tchéquie. Photo Jean-Philippe Domecq

Le Grand Prix – Crystal Globe fut décerné à Summer with Hope, une co-production irano-canadienne filmée par la réalisatrice iranienne Sadaf Foroughi qui, à travers le lien qui se crée entre un adolescent qui tente sa seule chance dans une compétition de natation et un nouveau jeune coach, montre de manière atypique la jeunesse aux prises avec le mauvais œil de la société traditionnaliste. Et c’est ainsi et c’est curieux quand vous assistez à un festival cinématographique qui plus est ouvert au public : de film en film, de thèmes en genres et sujets, chaque fois montrés de l’œil neuf des créateurs de tous pays, vous voyez l’état du monde défiler devant vous – comme vous avez vu cette ville. Que vous quittez à la fin puisqu’il faut bien.

A l’aéroport, dans les relais à bimbeloteries et nouveautés clinquantes, vous trouvez l’effigie de Kafka sur des dessous de verre ou parmi les cartes touristiques. Or jamais écrivain ne publia si peu de son vivant. Etrange histoire, l’humanité.