Tribune parue dans Le Monde daté du 1 février 2018

« Affaire Koons » : la bonne question enfin posée ? Par JEAN-PHILIPPE DOMECQ 


Le milieu de l’art contemporain n’aime rien tant que les œuvres propres à provoquer le tollé. De là à les choisir dans ce but, ce serait une vue complotiste des choses ; mais l’intuition y est, tant la ficelle est grosse comme les œuvres régulièrement sélectionnées pour la place publique. Derniers exemples en date : en 2014, c’était Tree de Paul McCarthy, un sex-toy présenté comme sapin de Noël place Vendôme ; en 2015 à Versailles, l’élégante œuvre d’Anish Kapoor n’avait pas besoin qu’il la baptise finement « Vagin de la Reine » pour souligner son complet irrespect des jardins dont il fallut bouleverser les soubassements pour l’installer. Et voici qu’en janvier 2018, c’est un bouquet de tulipes sculptées par Jeff Koons, star du Financial Art, qui suscite tribune et pétitions. Pareille régularité dans la récurrence fait tourner le marché, à défaut de l’offre, mais finit par définir un classicisme qui, pour être provocateur, n’en reste pas moins classique, obsolète. Avec cette polémique-ci toutefois, il est possible qu’on en sorte, et que la seule et unique question qui méritait débat depuis le début de ce qu’on nomma voici trente ans « la Querelle de l’art contemporain », soit enfin posée. A savoir : quelle est la portée esthétique de ces œuvres ? Sont-elles si intéressantes ? Harry Bellet, dans Le Monde du 25 janvier, a pointé la question après avoir démonté les contradictions de la tribune de protestation parue dans Libération le 21 janvier. Quoi qu’on dise en effet, tout a été fait dans les règles administratives, financières et urbanistiques avec la Ville de Paris et son Musée d’art moderne pour cette cession du monument de Jeff Koons en hommage aux victimes des attentats du Bataclan. Même le panorama, dont certains s’inquiètent, ne sera pas bouché sur l’esplanade du Palais de Tokyo où sera brandi le bouquet de Tulipes haut de 11,70 mètres et rutilant d’un chromatisme bien propre à nous redonner le moral, selon la délicate intention du sémillant Jeff Koons. Surtout, nombre de protestataires semblent avoir perdu la mémoire : pourquoi sont-ils si nombreux à avoir auparavant promu, cautionné, donc admiré tant d’œuvres de cette sorte ? Eh bien c’est là le point révélateur, et pour une fois intéressant, de l’actuelle polémique. Pour que des experts se retournent contre ce dont ils furent responsables, c’est que quelque chose cette fois saute aux yeux et indispose. Le hiatus est trop grand entre l’horreur des attentats du 13 novembre 2015, et l’œuvre dont ils sont le prétexte. Par comparaison, celle-ci est démesurément faible, puérile même dans la joie compensatrice qu’elle entend dispenser. La critique d’art cette fois ne peut plus voiler de soi-disant second degré ce rococo tendance, mièvre et soufflé. Essoufflé ?... Sur le coup, les œuvres qui firent buzz et tollé depuis trente ans nous reviennent en mémoire. C’était la même paresse d’invention formelle qu’érigeait le Pot doré de Jean-Pierre Raynaud qui trôna huit ans sur le parvis du Centre Pompidou ; de même, dans la Cour d’honneur du Palais-Royal, il n’était pas illégitime d’interroger l’intelligence plastique des Colonnes rayées de Buren qui, pour renouveler l’art in situ, sont toujours moins fines que ce qui s’invente en arts décoratifs, par exemple. Mais, autant cette pauvreté d’innovation et d’enjeu « ne mangeait pas de pain » tant qu’il s’agissait de simples interventions d’artistes, autant la béance entre l’Histoire, tragique en novembre 2015, et les fleurs artificielles qui lui répondent, embarrasse même les consciences jusqu’alors satisfaites de peu. Il est bon que des spécialistes de l’art contemporain protestent contre ce qu’ils ont aimé ; on ne va pas pouvoir accuser cette protestation de venir des sempiternels réfractaires qu’il y a et qu’il y aura toujours en toute époque pour se scandaliser de l’art qui ouvre les sens et l’esprit. Cette fois est peut-être la bonne pour sortir enfin des amalgames en vérité fort intéressés qui firent passer pour a priori « réactionnaire » le tri argumenté dans la production contemporaine. Réévaluer à la baisse certains artistes à la mode n’est somme toute que le libre exercice du jugement critique, sans lequel il n’est pas de vitalité artistique. Au vu et au su de ce qu’elles étaient, formellement, intellectuellement, il y avait bel et bien lieu de critiquer certaines œuvres qui font tout le prestige de gens d’argent. Au lieu de quoi, l’analyse des œuvres depuis le langage chaque fois choisi par l’artiste fut empêchée ; le débat n’eut d’inventif que les hors-sujets multipliés pour l’éviter. Tantôt c’était qu’on n’avait pas compris le paradigme ; tantôt c’était qu’on jugeait en fonction d’une conception antérieure de l’art ; tantôt c’était qu’on prenait la suite des opposants à l’Impressionnisme, au Fauvisme, au Cubisme, au Surréalisme, etc. Or, l’Histoire ne se répétant jamais qu’en spirale, ce qui fascinera les générations futures ne sera pas qu’on a refusé les nouveautés du Contemporain pris pour critère, mais sera qu’on les a encensées quelles qu’elles soient.
Jean-Philippe Domecq est auteur de Comédie de la critique - trente ans d’art contemporain, éditions Pocket.

La culture contre la culture. Paru dans Esprit, n° de juin 2016

On dit beaucoup ces temps-ci, et un livre vient de le rappeler # après les dossiers de presse qui se multiplient sur le sujet, qu’« il n’y a plus personne » face aux ténors « réactionnaires » ou assignés comme tels. C’est faux sur le fond, mais juste sur l’écran. Les auteurs, dossiers de revue et débats prospectifs ne manquent pas mais sont occultés par les mêmes journaux et médias qui, déplorant qu’« il n’y a plus personne en face » donnent place et parole à ceux qui l’ont déjà. Le résultat est là, que la revue Esprit a d’ailleurs repéré et nommé, Marc-Olivier Padis diagnostiquant un phénomène de « trivialisation » de la vie culturelle française. Un résumé historique permettra de comprendre comment on en est arrivé à ce constat totalement inédit dans l’Histoire : aujourd’hui la culture s’est retournée contre la culture. On peut en être surpris, comme on le fut lorsque la modernité devint réactionnaire de 1914 à 1945. L’écrivain qui exprima ce broyage dans les usines et la Grande Guerre fut Louis-Ferdinand Céline, génialement ; mais il s’avéra idéologiquement glauque. La tragédie faisant farce conclut aujourd’hui que le glauque est forcément ceci ou forcément cela : ainsi fit-on de Michel Houellebecq, par exemple, une autorité et un écrivain révélateur des symptômes de notre temps, quand il ne fallait pas être grand clerc pour voir d’emblée que c’était ses symptômes qu’il refilait, stratégiquement. Le glauque et le narcissisme qui passent pour significatifs de nos jours ne sont pas autre chose que le lâcher-tout pulsionnel où Freud voyait venir le pire. Eh bien, cette fois, c’est la culture qui nous le sert. La France était exposée à créer ce retournement qui n’a rien de bénin. D’abord, parce que c’est elle qui a créé le magistère d’opinion intellectuelle, depuis les Philosophes des Lumières, relayés ensuite par la figure du Grand Ecrivain à la Hugo ou Chateaubriand, puis par l’Intellectuel Engagé façon Sartre ou Aragon. Dans ce fauteuil glorieusement constitué prit place, au bout de deux siècles, l’Intellectuel Médiatique. Et, là encore, une spécificité française fit son effet à coefficient multiplicateur : aucun pays comme la France n’a autant médiatisé la culture. Ce qui en soi est une bonne chose pour l’affinement de l’opinion démocratique, qui n’est pas nécessairement vouée, comme le craignait Tocqueville, au nivellement par effet de masse. Mais, troisième facteur, l’irruption de l’Intellectuel Médiatique fut concomitante de la victoire de l’idéologie libérale-ultra, qui promut l’ego gagneur, au détriment de l’individu ouvert et pivot des Droits de l’Homme. En conséquence qui n’avait rien d’obligatoire si ces auteurs avaient été plus intimement cultivés, l’ego d’auteur fut amplifié, et plébiscité par la foule télévisuelle des « ego-grégaires », formule de Dany-Robert Dufour diagnostiquant l’avènement de la Cité Perverse #. Le civisme devenu narcissisme consommateur ne pouvait que se reconnaître dans les acteurs-auteurs du Spectacle culturel. A la fin, quand tout n’est plus que buzz, clash et tacle, un livre aussi terriblement inculte que celui de Michel Onfray sur Freud, entre autres de ses livres, fait ses effets et dégâts #. Il était logique que les plus braillards, les plus provocateurs et les plus schématiques, se fassent entendre au détriment de cette réflexion ajustée qu’est la pensée qui discerne : celle-ci est par définition fine comme l’acupuncture. Il faut donc admettre qu’il y a les Rhéteurs-tendance, et les autres. Exemple en ce moment : au lieu de penser aux migrants et aux accueillants en même temps, il est plus saillant de clamer qu’il faut accueillir, accueillir, ou chasser. La rhétorique en coup de talon singularise l’intelligentsia française fascinée par la rupture, de Sartre à Maurras. Les anglo-saxons, dans la veine d’Orwell, qui, penseurs pragmatiques, furent peu démentis par l’histoire. La spécificité littéraire de la tradition intellectuelle française fait préférer l’alternative tranchée et les « grandes causes » moulinets, à l’audace nuancée par sa vérification dans la pratique. Pendant qu’on dispute d’être « plus à gauche » et des gouvernants qui « déçoivent », ceux-ci seraient moins arcboutés sur la gestion et moins à court si on les fournissait en concepts. Le 14 septembre 1999, à propos du plan de licenciement prévu par la direction de l’entreprise Michelin, Lionel Jospin provoqua un tollé « de gauche » lorsqu’il fit observer que « l’Etat ne peut pas tout », par quoi il ne faisait pourtant qu’entériner les faillites du dirigisme économique #. Où est l’intelligence de ceux qui n’ont pas compris que dire qu’on ne peut tout, n’était pas dire qu’on ne fait rien ? Les mutations dont a besoin notre société gisent certainement plus dans la croissante injustice socio-économique qui opprime les peuples, que dans les inéluctables flux migratoires mondiaux qui, pour le bien de tous, doivent être maîtrisés. Mais, dans la bouche des rhéteurs, pas un mot d’économie politique depuis la chute du Mur, pourtant anticipée par des penseurs comme Claude Lefort ou Castoriadis, pour ne citer qu’eux. Ainsi la droite a-t-elle pu occuper le terrain de ses thèmes, qui toujours occultent la grande question de la justice économique derrière les questions sociétales. Aux Etats-Unis ce tour de passe-passe conservateur prit des proportions que chiffrent les suppressions et baisses d’impôts budgétivore au profit des plus fortunés, dont certains s’inquiètent même des conséquences de payer si peu pour les infrastructures et la cohésion du pays. Que dire au regard du crime anti-national dont sont fauteurs ceux qui ne paient pas l’impôt qu’ils doivent et le dissimulent dans les « paradis » fiscaux, autrement dit Enfers des peuples, tout en s’affolant, avec de grands airs responsables, des dépenses sociales qui creusent le budget moins que leur vol fiscal. Pareilles questions seraient trop « techniques » pour les intellectuels? Pendant un demi-siècle pourtant, les intellectuels de gauche n’ont juré que par ou contre le Capital. Et ouvrez les ouvrages de Keynes, Smith, Hayek : ils ne parlent que valeurs, ressorts moraux, désirs humains, toutes choses qui ont toujours fait la matière première des penseurs. Les auteurs stratèges ont beau jeu d’incriminer les gouvernants, qui reculent plutôt moins qu’eux devant la philosophie économique à ouvrir et toujours possiblement plurielle. Quel « intellectuel » connu a rappelé ce que c’est que la philosophie de l’impôt lorsque François Hollande n’a pas eu la continuité d’affronter le populaire refus de l’impôt par quoi nous signons tous le contrat social ? La redistribution incitative est pourtant une longue tendance de gauche et n’est pas un petit sujet quand on sait que les régimes basculent toujours pour cause de faillite budgétaire, de Rome à l’URSS en passant par l’Ancien Régime. L’Ambiance est devenue dangereuse, car non seulement un peuple sans perspective se voue inéluctablement aux lames de fond, mais, en outre, les cultivés désormais fournissent l’obscurité. Jean-Philippe Domecq
(paru dans Le Monde du 2 septembre 2015:)
CETTE OBSCURE ENVIE DE PERDRE À GAUCHE
par Jean-Philippe Domecq
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    Université d’été du Parti socialiste qui tire à hue et à dia, écologistes qui claquent la porte, gauche de la gauche incapable de faire sa rentrée au même endroit : qui s’en étonnera ? Ces quelques jours n’ont fait que confirmer ce dont témoignent nos deux siècles de démocratie : la gauche n’aime pas le pouvoir, qu’elle exerça donc huit fois moins que la droite, chiffres à l’appui. Pourquoi cette constante ? Il y a la tendance longue, et l’actualité qui l’exacerbe.
    Depuis 1789, s’assirent à droite ceux qui voulaient conserver, à gauche ceux qui voulaient changer. Tous les bancs désormais se veulent progressistes. N’en demeure pas moins la confrontation du bien et du mieux, dont les conservateurs disent qu’il est l’ennemi du premier parce qu’il semble une construction, une abstraction, là où la simple amélioration de ce qui est déjà là joue sur le velours des habitudes mentales.
    Pour cette première raison, il est plus facile d’être élu président à droite, qu’à gauche. La deuxième raison est… qu’il est beaucoup plus difficile d’être élu de gauche, puisque le mieux, il y en a beaucoup de conceptions possibles, tandis que ce qui est déjà là, étant indiscutablement là, se discute moins. L’électorat de droite s’y reconnaît, ne dispute pas, ne se trompe donc pas de bulletin de vote. Moyennant quoi, il se révèle stratégiquement bien plus intelligent que l’électorat de gauche, qui, tout occupé à débattre des multiples versions du mieux, se disperse et, s’il le faut, se déchire. Il préfèrera perdre plutôt que de porter au pouvoir un candidat de gauche qu’il n’estime « pas assez » à gauche. Et lorsque ses représentants sont au pouvoir, la mentalité de gauche guette la « compromission » en chaque compromis qu’implique forcément l’art de gouverner, lequel consiste à préserver son cap au cœur du permanent conflit d’intérêts qui constitue toute société. Mieux vaut continuer de chercher ce qu’il faudrait faire, plutôt que de faire en fonction du contexte et de ce que le peuple veut et peut. L’espoir est conditionnel, pas le pouvoir. Le 21 avril restera à jamais la date emblématique de la fière élection de la droite par la gauche.
    Faut-il y voir sottise ? Pas sûr. Car il y a un avantage symbolique à n’être pas au pouvoir : on peut continuer de critiquer et proposer en vain, mais ganté. L’idéal, sa vertu, sa propreté sont à ce prix, et n’en ont pas. Si bien que la gauche est pudibonde avec le pouvoir comme on ne l’est plus avec le sexe.
    Il arrive pourtant que la gauche accède au pouvoir… En effet : quand la droite fait tout pour. Et comment fait-elle ? La droite perd toujours par la tête, par le chef. Querelle de chefs en 1981 qui permit l’élection de François Mitterrand ; rejet du comportement du chef, Nicolas Sarkozy, en 2012 où François Hollande gagna sur le slogan du « normal » sous-entendant que l’autre ne l’était pas. C’est ici, sur ce point du « normal », que l’actualité vient confirmer la tendance lourde de l’Histoire qu’on vient de voir.
    La gauche a, par définition, toujours besoin d’un - appelons cela comme on veut : grand dessein, New Deal, horizon d’avenir nettement formulé. Dans un camp où le ressort idéologique est le désir des mieux possibles, rien ne provoque autant la multiplication de ces mieux, donc la dispersion de leur offre programmatique, donc les candidatures et l’énervement, que la norme a minima qui, en comprimant le ressort, ne tire pas tout cela en avant.
    L’énervement est aujourd’hui envenimé par les résultats chiffrés qui tardent à venir, après que les choix n’ont que trop tardé la première année et demi. François Hollande ne devrait pas tant dire qu’il est comptable devant les Français ; il affirme certes par là une franche conception contractuelle du pouvoir, liant son sort au programme qu’il a présenté au peuple ; mais on n’anime pas une nation par les comptes, ni l’économie par la seule économie. Il faut fédérer les forces et les espoirs autres qu’économiques pour que s’inventent les nouvelles richesses d’une nation. Et, pour cela, n’avoir pas peur des mots de la perspective.
    Par exemple, en soulignant que l’Europe demain mais d’ores et déjà, c’est une civilisation sociale - preuve en est les migrations qu’elle suscite, comme autrefois le rêve américain. Par exemple, en proposant fermement un New Deal international sur les Paradis fiscaux, ces Enfers qui réduisent à néant les efforts demandés aux citoyens pour que les multinationales et les fortunes se dérobent au devoir de l’impôt. Par exemple, en ne focalisant pas l’attention sur les promesses de baisse d’impôts - jeu auquel on perd toujours et où la droite est toujours plus forte -, mais sur la considérable relance du pouvoir d’achat qu’offrirait un Etat bâtisseur qui, en construisant les logements dont le manque fait aujourd’hui le coût exténuant pour chacun, rentrera vite dans ses frais d’investissements, proposera des loyers qui aligneront le marché du privé, et ainsi libérera les revenus pour que ceux-ci achètent et consomment.
    Autant d’exemples, entre autres possibles, qui signalent que, tout en ne voulant pas promettre plus qu’on ne tiendra - louable philosophie de François Hollande - l’on peut faire preuve de l’audace propositionnelle que requiert la grave situation sociale que nous connaissons.
    S’il suffisait toujours d’un réformisme a minima pour ne pas outrepasser le possible, l’Histoire aurait toujours le même cours. Il est des moments où la situation est telle que le réalisme adéquat requiert l’innovation conceptuelle profonde.
    La gauche s’énerve en ce moment pas seulement parce qu’elle s’est toujours énervée sur le qui mieux mieux, littéralement ; il y a qu’elle a été élue en 2012 sur un programme qui s’est voulu minimum pour rester comptable et compatible avec le réel, pendant que celui-ci nécessitait bien plus que la réforme minimale. Ce n’est pas la faute de l’actuelle présidence ni de son gouvernement ; la gauche n’avait pas renouvelé ses concepts lorsque François Hollande dirigeait le Parti socialiste. Si bien qu’aujourd’hui, peu orientée et sentant venir la défaite sans idéal, elle ressort plus que jamais ses versions ancienne du mieux, autrement dit tous les conservatismes de gauche. Ainsi le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, du seul fait qu’il fut banquier, était-il mal vu d’avance, par des militants et électeurs qui pourtant déposent leur salaire à la banque, comme nous tous. Ils occultent complètement qu’il a limité les revenus des dirigeants de grandes entreprises et les privilèges des professions protégées, entre autres vecteurs de gauche. Ils ne voient pas que le droit de vote uninominal des actionnaires change la donne des décisions. Ils oublient que l’entreprise étant de tous ceux qui y travaillent, l’encourager en tant que bien commun est certainement progressiste. Encore faudrait-il, il est vrai, que ce soit dit autrement que par des mots d’amour inconditionnel. On reparlerait alors de l’autogestion, ou de la participation à la gestion, de l’intéressement au résultat. Bref : pas de critique sans proposition, et la mentalité de gauche sortirait de la dispute impuissante pour affirmer le renouvellement.    
      
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paru dans Le Monde, 24-25 mai 2015

Les intellectuels ne doivent pas critiquer sans aussi proposer

Par Jean-Philippe Domecq
    Pascal Bruckner a souvent su pointer les préjugés progressistes, il vient de le faire sur l’école. Il ressort en revanche, dans sa tribune parue dans Le Monde du 19 mai, Non aux intellos godillots, la conception traditionnelle de l’intellectuel français : « Par nature, les rapports du pouvoir et de l’intelligentsia ne peuvent être que de friction ». Pascal Bruckner sait pourtant, ses prises de position l’on prouvé, que l’histoire du siècle passé laisse un lourd bilan d’erreurs et d’inconsciences « intellectuelles » qui, du maurassien au compagnon de route jusqu’au médiatique brasseur, a fini par retourner le modèle du Philosophe des Lumières en son contraire. Pendant ce temps, la même Histoire témoigne que les hommes politiques, de Winston Churchill à Barack Obama, n’ont certainement pas fait preuve de moins de discernement, d’innovation intellectuelle et de formulation, que les « auteurs ». Il faut en conclure que la responsabilité dynamise l’esprit, que l’action oblige à inventer des solutions, plus que la peur du compromis avec les réalités humaines.
    Mais notre Premier ministre n’a pas cette arrogance et a ressorti, comme Pascal Bruckner, la confiance bien française au pouvoir intellectuel, s’étonnant, depuis un an, de l’absence de réactivité des intellectuels. Il n’avait pas tort : aucun « auteur » n’est descendu de ses hauteurs pour penser nouvellement comment assurer un toit, condition sine qua non de vie en société, autrement que par l’aide sociale et la loi. Ce problème pourtant épuise le budget de chacun, freine donc la consommation et les croissances nationales, au point d’avoir engendré, via les crédits des subprimes, la plus grande crise financière depuis 1929. Aucun intellectuel non plus n’a jugé bon de faire des propositions de philosophie économique, qui feraient pression positive sur les gouvernements, à la suite de l’enquête du Luxleaks portée à la connaissance de tous dans ces colonnes : la massive évasion fiscale des grandes entreprises, par centaines de milliards, tandis que nous assumons chacun l’impôt qui paraphe notre citoyenneté d’économie politique, aurait pourtant de quoi renouveler la culture politique de gauche au-delà du marxisme. Or tous les gouvernements, même ultra-libéraux, même David Cameron, tomberaient d’accord pour récupérer là ce qui est nécessaire à l’investissement des Etats. Encore faudrait-il leur proposer les outils idéologiques pour le faire dans le contexte d’une mondialisation qui peut après tout s’agencer de façon aussi multiple que les grands accords commerciaux. Conceptualiser ces sujets névralgiques, créer par là une modélisation intellectuelle qui aurait force de proposition et de pression pour les décideurs politiques, serait plus productif que de les laisser faire tout le boulot seuls.
    Au lieu de quoi, l’appel du Premier ministre fut toisé de haut et les leçons d’ironie docte n’ont pas tardé. De quoi se mêle-t-il, ce politique sûrement politicien ? Je m’avoue gêné par cette attitude comme par tout a priori - mais je m’aperçois, avant de concrétiser plus avant, que je dois vite me dédouaner, sans quoi les « intellectuels » vont conclure que je suis inféodé, encarté - godillot... Montrons vite patte blanche critique : en matière de culture, Manuel Valls a fait preuve de traditionalisme d’avant-garde en montant au créneau cet automne pour le « plug anal » de McCarthy, qui n’avait de libre que la provocation pour intégristes. Le même réflexe d’évitement intellectuel a fait dire au Président de la République que l’opposition à la réforme du collège relevait du classique « concert des immobilismes ». L’a priori est plombant : si tout ce qui est nouveau va dans le sens de l’Histoire, il n’y a plus qu’à se taire ou dire Non. Observons plutôt que l’école républicaine, c’est, fondamentalement, l’égalélitisme. Celui-ci repose, toutes classes confondues, sur la nécessité pour tout individu d’avoir son langage, sa perspective au-delà de lui-même, la capacité d’abstraction, autrement dit : français, histoire-géo, maths. Or, les heures dévolues aux deux première matières n’ont cessé de diminuer, deux heures et demi en quinze ans. Mon ami carreleur ne s’y trompe pourtant pas, qui dit : « Celui-là? Il n’a pas de langage ». Et les collègues de banlieues dites dures, loin de chérir les techniques de « com’ » qu’on nous promet et dont les élèves n’ont que faire puisqu’on y baigne en permanence, ne lâchent pas sur la grammaire ni sur les textes et films - et ça marche. Parce que ça intéresse, dès que les jeunes, tout jeune, sentent l’enjeu, le sens possible de la vie. De même l’Histoire dès lors qu’elle s’incarne, comme le veulent les enfants, dans des figures, événements, comparaisons d’un temps à l’autre.
    Pas de critique sans proposition, donc. Exemple a contrario : il a fallu une réaction typique du coup de talon intellectuel à la française, pour reprocher à nos dirigeants politiques d’avoir suscité ce que Manuel Valls nomma bien « l’esprit du 11 janvier ». Retournons aux intellectuels la question : que fallait-il faire alors ? Pleurer nos morts et laisser « le monde entier », comme l’a aussitôt déclaré Obama, pleurer chacun chez soi? La solidarité planétaire n’a pas été qu’orchestrée, sinon elle n’aurait pas marché. Et, avant d’être orchestrée, elle naquit, quelques heures après l’attentat, d’une réaction en masse sur les places publiques de France. Et les sondages, sur le coup puis après-coup, ont chiffré que les trois quarts des Français étaient solidaires de « l’esprit du 11 janvier ». Voilà du moins une conception non-statique de la démographie. Il faut en conclure que les gouvernants ont mieux pensé, à chaud et dans l’angoisse pourtant de l’action, ce que voulait et pouvait ce peuple.
    Pendant ce temps, la classe culturelle entamait la semaine tragique de janvier en ne voyant que du feu dans Soumission de Michel Houellebecq, roman pamphlétaire présenté comme un « avertissement » quand Manuel Valls et François Hollande suggérèrent, en quelques mots, qu’il n’y avait là que réveil des peurs, d’où les haines. Qu’on ait été dupe d’un auteur qui, de narrateur en narrateur toujours le même dans ses livres, inocule son ressentiment contre toute forme d’émancipation - contre la dynamique des Lumières au fond, et cela a une couleur idéologique connue -, fait contraste avec les propos spontanés des « gens » qui, épicière ou employé, ressortirent la devise républicaine en fin de cette même semaine historique. La télévision, quoi qu’on en dise et malgré certaines irresponsabilités, nous livra un instructif micro-caméra sociologique ces jours-là.
    Il est évidemment contraire à l’intelligence de l’enfermer dans une catégorie, classe ou caste. Les « intellectuels » français compromettraient moins ce mot qui n’a peut-être plus de raison d’être, s’ils s’astreignaient à proposer chaque fois qu’ils critiquent. L’obligation d’inventer chaque fois à la place de ce qu’on dénonce, la plausibilité effective et concrète de l’idée neuve, fit que les auteurs anglo-saxons, à cause de et grâce à leur position beaucoup moins sacralisée par leur société, ont un meilleur bilan historique que les Français depuis un siècle, d’Orwell à Keynes en passant par Russell. Et ce serait, pour le coup, une forme nouvelle de l’engagement de l’intelligence, qui, faut-il le rappeler, est partout répandue, même chez… les politiques.

"L'épouvantail de la réaction - l'art contemporain et sa critique", Le Débat, n°184, mars-avril 2015, Gallimard

"Ce qui fut la Querelle de l’art contemporain n’aurait pas eu son retentissement si elle s’était circonscrite au débat esthétique. Celui-ci est aujourd’hui forclos parce qu’il fut d’emblée détourné de son objet vers ses intentions supposées. Son objet : les œuvres et démarches d’artistes les plus célèbres de la période contemporaine telle que la segmente régulièrement le marché de l’art. En 1981 puis 1991, dates où le débat fut lancé puis relancé, c’était le classique délai, de vingt à trente années, pour entamer leur réévaluation critique. Ce tri de l’histoire pourtant, que nulle époque n’élude, fut conjuré, jusqu’ici, par un constant retournement du sens : quelles intentions peuvent bien motiver pareil tri ? fut la première, la dernière, la seule question-réponse à la seule question qui vaille : qu’y a-t-il dans ces productions artistiques pour qu’elles soient à ce taux réputées ?"
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 Conclusion du texte : "C’est la conjonction du Celebrity and Financial Art. Il fallait la casuistique révolutionnaire pour en arriver là. C’est pourquoi il n’est venu à l’esprit de personne que la légendaire saga de citations réactionnaires qui ponctuèrent la saga de l’art moderne s’est inversée : à l’avenir on s’étonnera des citations qui encensèrent pareilles œuvres."
Jean-Philippe Domecq

Bref happening mondial - Total Ready Made


Le livre Bref happening mondial paraît en février 2014 (éditions tituli).

Le 24 octobre 2013, Domecq invitait le public à participer à un mystérieux happening à l’occasion du centenaire du premier ready-made de Marcel Duchamp. Lors d’un « rituel chamanique », Domecq réalisa un geste pensé comme l’aboutissement logique de sa réflexion sur l’Art et les artistes contemporains : il mit l’intégralité du monde en musée, et le signa. Ce geste visait à nous libérer une fois pour toutes des modèles artistiques qui, pendant un siècle, ont transformé l’idée iconoclaste de Duchamp en un nouveau conservatisme en art.

L’ouvrage Bref happening mondial est la trace écrite et matérielle de l’événement. Il rend compte de la particularité du geste de Domecq, entre solennité et ironie. Il est composé du texte Total Ready Made en français et anglais, d’un reportage de l’événement sous forme de roman-photo conceptuel, ainsi que d’un prolongement théorique sur « L’avènement du mondart ». Il constitue un quatrième volet sur l'art venant s'ajouter à la trilogie Artistes sans art ?, Misère de l’art, et Une nouvelle introduction à l’art du XXème siècle.  

Photographies : Nicolas Guilbert
Edition bilingue - Traduction : Sylvie Trilles Fontaine
Suivi de L'avènement du mondart par Jean Daniélou
ISBN : 979-10-92653-40-3     22€
contact : Raphaële Javary rjavary{a}tituli.fr
en vente sur www.tituli.fr