Jean Philippe Domecq

Jean Philippe Domecq
©Axel Léotard

Paru dans Libération le 21 février 2013:

 - C’est Rimbaud revenu du Harrar -
par Jean-Philippe Domecq, romancier

Il arrive quelque chose d’exceptionnel à Sugar Man, film de Malik Bendjelloul sur le rockeur Sixto Rodriguez revenu de l’oubli total. Ce documentaire d’emblée repéré par la presse (cf. Libération du 25 décembre 2012) connaît depuis une ferveur telle que sa programmation est prolongée de semaine en semaine. De trois écrans en France, on vient de passer à cinquante; les deux concerts programmés en urgence pour juin au Zénith et à la Cigale affichent complet; en Grande-Bretagne le film vient de se voir décerner le Bafta, et qui sait ce qu’il pourrait décrocher à Hollywood? Ventes exponentielles aussi du CD qui collecte ses deux seuls disques autrefois vendus en tout et pour tout à 6 exemplaires aux USA mais à 500 000 dans un pays alors plus clos que l’URSS, l’Afrique du Sud, où la jeunesse se dressa contre l’apartheid au chant de ralliement de ses titres de chansons claquant mat: Cold Fact et Coming From Reality.
Deux figures mythiques sont rameutées par ce fabuleux oubli-et-retour d’un chanteur qui avait, pour être star plus que Dylan selon les spécialistes, une voix - de révolte sur l’oreiller, pour ainsi dire. Cela s’entend dans la chanson Sugar Man qui, comme Mr Tambourine Man de Dylan, rend hommage au dealer. On songe au Rimbaud des Illuminations qui, à vingt-et-un ans, déserte le Paris des poètes pour se taire au Harrar à jamais. Eh bien, il faut imaginer un come-back du Harrar. Autant revenir du désert. Et c’est la deuxième figure, le saint, que réveille ce chamanique profil de chicano planqué à Detroit. Sainteté hyper contemporaine et libertaire puisque Rodriguez a chanté la libération sexuelle, la dérive urbaine et cette révolte qui fut un ressort de notre civilisation et à laquelle le Christ ne fut pas tout à fait étranger. Le film restitue l’effet contagieux du chant sur les forces vives qui se soulèvent à Johannesburg contre une chape tyrannique si étanche que, pendant ce temps, le rockeur américain n’a pu savoir qu’il était aussi célèbre en Afrique du Sud qu’inconnu dans le monde. Sans doute aussi n’a-t-il pas voulu le savoir; le fait est qu’il a rayonné dans les chantiers industriels où on le retrouve en ressuscité sereinement planqué. Coup de génie narratif que cette réapparition à l’indienne dans ce film aux effets certes soufflants mais pourquoi pas s’il restitue ainsi le magnétisme d’une histoire vraie qui donne à penser ce qu’est la postérité artistique lorsqu’elle diffuse une dimension spirituelle inventive. Peut-être un de ses confrères maçons nous donne-t-il la clé de l’attitude de Rodriguez qui, tournant le dos au public lors de ses premiers concerts, a secrètement cherché ce qui lui est arrivé: «Son royaume est l’autre moitié du globe, vous savez. Là il est roi!». C’est dire, avec une jovialité de tee-shirt, que l’aura d’un être est réfractée par qui le voit quand son œuvre porte au-delà de l’ego, bien au-delà.


(Paru dans Libération le 21 janvier 2013)

Obama, leçon de style

Par Jean-Philippe Domecq Ecrivain*

Que les Français aient plébiscité la réélection de Barack Obama, confirme certes son charme international mais dit aussi quelque chose de leur propre président, dont les décisions récentes ne méritent pas tant leur dépit. Ce quelque chose, c’est le style. On pense communément que le style n’est qu’image et rhétorique; oui, lorsqu’il n’est pas self-made. Tandis que née de soi, la classe hors-classe d’Obama se voit et s’entend en toute singularité universelle.

Physiquement, d’abord, à l’évidence: Barack Obama est élégant dans la coupe comme dans la chaloupe corporelle, féline, jusque dans l’assurance affichée. Son allure vestimentaire stricte, chemise blanche cravate, confirme que l’élégance sera toujours plus élégante que le dandysme, car, ne cherchant pas à se signaler, elle se distingue intimement, pour chacun qui la voit. Ce qui est hautement démocratique. Et, qui plus est, de gauche, si l’étymologie du mot aristocratie (correspondant au gouvernement des meilleurs) rappelle bien que l’élite est partout, en toute classe sociale et non en une, qu’elle soit de noblesse ou d’argent. Barack Obama, Noir élu, ne l’aurait jamais été s’il n’avait porté la grâce native et filtrée par le travail sur soi, que promet l’égalité des chances. Ajoutons qu’il a en commun avec la plupart des présidents et candidats américains à la présidence un jeu de comportement fait de décontraction mate qui semble sorti de l’Actors Studio et de l’imaginaire répandu par le cinéma américain. Même George W. Bush avait son déhanchement à la Paul Newman.

Et puis il y a le verbe. Les Noirs américains, de Martin Luther King à Barak Obama en passant par Malcom X, sont les grands orateurs de l’Histoire récente. C’est qu’ils croient à la valence des mots, à leur effet fédérateur d’énergies collectives - et, au fond, qu’est-ce que le discours politique doit faire d’autre?

Dans l’allocution de Barack Obama la nuit de sa réélection, on retrouve sa maîtrise d’élan, ce calme à haute tension, dont tout chef d’Etat peut faire usage. « Les campagnes électorales peuvent parfois sembler mesquines, presque insensées » (notez la force de frappe ponctuelle: presque insensées). « Ce qui apporte de l’eau au moulin des cyniques qui nous expliquent que la politique n’est rien de plus qu’un combat d’ego ». Cet ego qu’on reproche aux politiques, lui le met sur la table, sans éluder. « Mais la politique n’a rien de petit, c’est grand. » De fait, elle passionne les citoyens lors même qu’ils la critiquent; c’est qu’en démocratie elle représente chacun par tous. Et Barack Obama d’enchaîner: « Nous voulons un pays qui ne soit pas affaibli par les inégalités ». Pas affaibli: le mot touche tous, même les plus aisés auxquels il signifie qu’eux aussi sont affectés, collectivement, si trop de citoyens tirent vers le bas. Puis Barack Obama misa de nouveau la question de la libido dominandi, pour affirmer qu’elle est nécessaire à son dépassement pour tous: « Nous ne sommes pas aussi cyniques que le disent les experts. Nous sommes plus grands que la somme de nos ambitions personnelles ». Ce en quoi il est bien de gauche. Quant à la l’envolée nationaliste, obligée: « Nous allons rappeler au monde… », Mitterrand en 1981 la concluait en termes analogues: «…le langage qu’il avait appris à aimer de la France ».

Rien n’a plus d’effet concret que le langage, verbal et comportemental; c’est vrai de la vie intime comme de la vie publique; et dans l’une et l’autre il ne s’agit plus de normalité.

* Dernier ouvrage paru: Cette obscure envie de perdre à gauche, éditions Denoël, 2012.         


 

(Paru dans LIBERATION le 1er décembre 2011 )
ET L’IMPÔT REVINT AU JEU…
Jean-Philippe Domecq*
Toute révolution, toute bascule de régime a pour levier le déficit budgétaire… Toujours, quel que soit le terme de l’époque. En 1788 le mot de la «crise» était «banqueroute»; la monarchie ayant creusé sa tombe budgétaire depuis que Louis XIV dispensait ses mannes à la noblesse pour la tenir à l’œil et improductive, il n’y eut plus de fond de tiroirs à racler, ne restait plus qu’à convoquer d’urgence les Etats-Généraux, seulement voilà: en échange d’une énième et radicale réforme de «l’assiette de l’impôt», le peuple, qui n’était rien, pourrait bien demander à être quelque chose et pourquoi pas des droits politiques… et là, c’était parti! L’Empire soviétique? Ce n’est pas tant sous la pression des peuples mis sous sa coupe qu’il a «éclaté», comme l’a cru la philosophie des pharmaciens, mais plutôt de l’intérieur, lorsqu’une élite communiste, les Gorbatchéviens, a compris, au vu de ce baromètre des civilisations qu’est la démographie, que la baisse de natalité et de l’âge de mortalité ne pouvait plus s’expliquer par la bonne vieille auto-caricature suicidaire dont s’enchantent les Slaves, mais par ce sentiment de faillite qui, de passé d’une illusion, était devenu l’horizon indépassable de l’économie communiste. Déjà à ses débuts le bolchévisme dut se payer par la réquisition et la répression, tout comme à sa fin l’Imperium Romanum qui ne pouvait plus financer ses conquêtes sur les seuls dîmes du Latium. Ce qui nous amène à la Grèce, notre berceau: et en effet, elle fut berceau de la spéculation, qui est philosophique autant que financière. Aussi les armateurs, incarnation grecque de la richesse, peuvent-ils expliquer que si on les taxe ils iront spéculer ailleurs, et le Pope son compère refuser l’impôt puisque l’Eglise est à tous «comme le stade de foot» (sic): avec cette rationalité vieille comme le populisme, le peuple grec, se lavant les mains de l’impôt, se retrouva fort moderne quand le credo qui marqua la politique mondiale ces quarante dernières années diabolisa l’impôt. Les penseurs nobélisés Friedman et Hayek (dont le titre majeur vaut son programme: Misère de la justice sociale) fournirent la base conceptuelle aux leaders conservateurs qui n’eurent plus qu’à jouer sur le velours de la démagogie économique: vous aurez la Sécu sans l’impôt, dites-donc, et les hôpitaux et les trains… Reagan chanta que les riches étant les plus entreprenants, les taxer serait les démotiver et affaiblir le pays; en vertu de cette même vertu entreprenante, Thatcher proportionna la taxe d’habitation non plus sur le standing du toit mais sur le nombre d’individus qui y logent; Pinochet fut d’une économie tout aussi modérée; et Chirac en 2002 y alla de sa bonne grasse promesse: 30% de baisse d’impôts! Les Français gobèrent la ficelle, irréaliste donc réalisée à 8%, et notre déficit dépassa les 3% fixés par les traités européens pourtant signés. La conséquence de cette idéologie ultra, c’est qu’il fallut bien compenser par la dette publique et le crédit individuel ce que l’Etat n’avait plus les moyens d’assumer. Que l’Etat-Providence ait des coûts démobilisateurs, c’est certain, mais le 180° en sens inverse n’a jamais été un signe particulier d’intelligence. Aujourd’hui le résultat est là, comme prévu dès les années de lancement de ce balancier idéologique qui maintenant frémit dans l’autre sens. Et l’autre sens, c’est quoi: c’est le sens originel de l’impôt, à savoir qu’en signant ma déclaration d’impôts je signe ma citoyenneté par mon investissement pécuniaire dans la collectivité. Tous, même les plus pauvres à raison d’un euro au moins, devraient payer cette signature civique. Voilà ce qu’il va falloir retrouver. Pas facile; mais, vu les dégâts commis, l’équité fiscale, qui est un marqueur de la gauche, pourrait bien montrer que nous avons devant nous désormais des efforts qui pourraient nous rendre heureux, loin des addictions consuméristes et de l’hystérie de la financiarisation qui, de toute façon, devait parachever et achever le capitalisme intempéré.
* A paraître le 2/2/2012: Cette obscure envie de perdre à gauche, éditions Denoël.
(Paru dans "Le Monde des Livres", 21 octobre 2011)
Comment écrire la crudité de l’amour?
Jean-Philippe Domecq *
«Aimerais-je ton cul si je n’aimais ton âme, aimerais-je ton âme si je n’aimais ton cul?»: c’est ce que peut murmurer à l’être aimé, pour essayer de lui dire tout, la femme aussi bien que l’homme aujourd’hui - et voilà qui confirme que les hommes auraient dû être les premiers féministes, ne serait-ce que par bonheur bien compris… En tout cas, l’alliance des deux mots démarque net la crudité amoureuse et le sexe froid. D’abord parce que le désir amoureux, y compris le fidèle, déchire l’ordinaire des jours comme ce mot de cul la phrase; ensuite parce que celui d’âme, ou d’être si l’époque préfère, pointe l’amplification mentale qu’il y a dans la pornographie inhérente à l’amour; faute de quoi, le sexe décrit à tour de bras, sans fleur de peau, vire à la viande et, sous couvert d’y aller direct, trahit son puritanisme. Le critère trie donc bien les romans traitant de ça. Le dernier en date, Clèves de Marie Darrieussecq, a pour sujet l’émoi, le jeune émoi inquiet, ravi, tapi au creux de la touffeur des sexes, dont on entend parler fillette, vers quoi l’on tremble adolescente, et qui chavire et délite la libre Solange. Au seuil de ce roman de vie où le sexe obsède la syntaxe plus que la grammaire, il y a cette scène: «Non, Terry, non, murmure-t-elle dans le miroir en refusant ses baisers… Elle embrasse son reflet…». Tolstoï évoquait cet éveil: «Les trois jeunes filles de Lyssyia Gory comprirent, à l’apparition d’Anatole, que la vie qu’elles avaient menée jusqu’alors n’était pas une vie. Le pouvoir de penser, de sentir, d’observer se décupla aussitôt en elles»… Justement, c’est ce qui manque tout de même à Clèves: entre tant de bites et chattes débitées, enchâssées, pourquoi pas si l’héroïne en perd la tête, mais en perd-elle vraiment la tête quand c’est si systématique? Le problème n’est pas que ce soit hard; mais que ce hard est triste quand il a si peu d’écho chez le personnage et dans le tempo d’écriture.
Cela étant, par comparaison, le cas est vite réglé des scènes sexuelles à la Houellebecq, dont la grossièreté n’est pas dans les mots mais dans l’erreur foncière d’optique: il décrit de la même façon les scènes de sexe sans désir et celles de rencontre amoureuse… Catherine Millet, elle, dans La Vie sexuelle de Catherine M, a l’écriture adéquate au propos: tendue, sans le moindre vibrato, elle enfile scènes et corps qui (se) font tout pour éviter surtout, surtout de plaire, donc de risquer de déplaire. C’est cette terreur, et avec elle le préalable du désir et le désir entier, qui se retrouvent enfouis sous les eaux glacées du libertaire mécanique.
Autant dire que le roman attend encore sa Princesse de Clèves qui dira la délicate et brutale attention entre deux sexes épris.
* A publié sur ce sujet: Silence d'un amour, roman, éditions Zulma.
Étude de Robespierre, derniers temps et La Littérature comme acupuncture, sur le site littéraire de Pierre Campion: http://pierre.campion2.free.fr/cdomecq.htm
(paru dans Libération le 14 juillet 2011)
DSK, Shakesperare & Cie
par Jean-Philippe Domecq
En deux mois de spectacle, elle et lui ont dit: «Guilty. - Not guilty.» Il y a un n° de chambre, 2806. Et, derrière le n°: FMI en lettres capitales + les syllabes d’un nom d’Afrique. Et une porte devient écran de projections grand format. A chaque époque son Affaire, comme en leurs temps Stavisky, Salengro, Dreyfus.
Sur le plan du feuilleton fantasmatique, d’abord. Justice et presse ayant vocation à chercher la vérité, le récit est tendu par l’illusion qu’au bout du compte « on saura », ou qu’«eux seuls savent ce qui s’est passé». Comme si, entre deux êtres, quatre bras et quatre murs, tout ne commençait pas par un quiproquo; ensuite, on voit. Là, le quiproquo, fort lourd, a vite viré au face à face. C’est l’hypothèse la plus probable, depuis le début.
Sur le plan de l’image du pouvoir, Shakespeare, qui déjà aurait traité Nixon banderilles aux flancs pissant le sang du Watergate mais s’accrochant de toutes ses dents au Bureau ovale un an et demi durant, aurait trouvé l’inverse en Strauss-Kahn: voici un homme qui n’a plus qu’à fermer la main sur le pouvoir et qui, en vingt minutes, fout tout en l’air en foutant (qu’il y ait eu «intercourse», selon le mot que refusa Clinton en interrogatoire mondial sur ce qu’il a fait avec Monica, paraît acquis dans le cas de DSK, vu l’euphémisme bien coupé de son avocat: «Il ne s’est rien passé de mal dans la chambre»…). En préfreudien qu’il fut dès Hamlet et son triangle oedipien, Shakespeare montrerait ce que s’est fait DSK: d’un coup écraser son Moi, son destin, entre la pulsion qu’il a laissé remonter dru et son Surmoi, qu’il a puissant, à la puissance mondiale même puisqu’il fut l’intelligence suprême et travailleuse du FMI, que les naïfs de gauche stigmatisent, oubliant que cette ONU de l’Argent est un des moyens que les hommes se sont donné pour maîtriser l’Argent, ladite maîtrise restant l’un des deux axes de définition de la gauche.
Le deuxième étant l’émancipation. Or, sur cet axe, le couple DSK/Anne Sinclair nous rappelle qu’il n’y a pas de modèle en amour, qui s’invente à deux. On dira ce qu’on voudra, que l’épouse fait ce qu’elle peut et habilement, etc.; n’empêche qu’elle le fait, et qu’elle sait, a toujours su comment est son époux. Ce n’est donc pas que tactique lorsqu’elle dit qu’il est «franc». Le reste ne nous regarde pas, contrairement à ce que croit la droite qui, elle, pense par modèles quitte à tricher avec. Premier ministre en tête, elle a rabâché que la gauche n’avait plus la morale pour elle; à l’Assemblée nationale il suffisait qu’un député socialiste s’étonne que le ministre du budget propose un nouvel abattement en sus de l’allègement de l’Impôt sur la Fortune pour que les bancs de droite scandent «Ouh, la morale!» Parlons-en: le 21 avril DSK en taxi concerte par portable ce qu’il dira sur les plateaux TV à 20h: «Toute la gauche derrière Chirac contre Le Pen au 2ème tour». La nation avant son camp. On cherche en vain pareil réflexe vertueux dans les consignes de vote de la droite deux mois avant la faute de DSK.
Ce 14 mai néanmoins, il a fait gagner la gauche en mai 2012. Mieux valait qu’il s’étale avant d’offrir sur un plateau son étalage de fric à la droite: «décomplexer» le rapport à l’argent est bien beau, sans oublier qu’à cet égard la différence entre gauche et droite est entre proportion et illimité.
Mais il paraît qu’avec tout cet étalage, New-York se sent à la pointe du glamour. Alors!…
(paru dans Libération le 11 août 2011
Et l’avant-garde devint officielle
Par Jean-Philippe Domecq, écrivain*
Cette année marque le centenaire de la naissance de Georges Pompidou et on peut lire, en grand sur la façade du Centre qui porte son nom: «L’art doit discuter, doit contester, doit protester.» La phrase, qu’il prononça le 11 décembre 1969 en lançant son projet d’institution culturelle, confirme que ce président était connaisseur. Comme les artistes qui le recevaient volontiers (et indépendamment de leurs différences d’opinion avec lui), il savait que l’art moderne avait sans relâche discuté les codes, contesté la tradition, protesté contre l’ordre, culturel ou autre. C’était le ressort de l’idéologie esthétique nommée avant-garde - qui sur le plan politique produisit certaines choses… Mais, lorsqu’un chef d’Etat l’édicte, c’est que la dynamique n’y est plus. Sort dévolu, du reste, à tout mot d’ordre, et l’avant-garde n’y a pas échappé. Dans l’exacte formule pompidolienne, ce n’est pas le président qui pose problème mais le verbe «devoir», qu’il a repris en toute intelligence de cause: les avant-gardes successives l’avaient tant et si bien répété, qu’à la fin ce «doit» tue les trois verbes qui le suivent. La révolte était devenue impératif catégorique; Pompidou entérinait le pompiérisme d’avant-garde. Ç’en était déjà fini de la lignée des avant-gardes libératrices qui, de l’abstraction au fauvisme jusqu’au situationnisme et la Figuration narrative en passant par le cubisme, le surréalisme ou l’action painting, avaient eu ample matière à contester. Persister, c’était reproduire, s’académiser. Pour être reconnu, il n’a plus suffi que d’afficher sa rupture. C’est ce qu’ont illustré, ce qui s’appelle illustré, les artistes français dont la reconnaissance a suivi la création du Centre Pompidou. N’est-ce pas afficher le signe et rien que le signe bientôt logo de sa petite rupture pour la rupture, que de répéter les mêmes rayures des décennies durant, tout en théorisant à l’envi qu’elles sont un moyen de contester les conditions d’exposition traditionnelles et de sortir l’art des murs: voilà Buren, qui habilement ressassa qu’il était critiqué au même titre qu’avant lui les grandes avant-gardes. Tour de passe-passe sophistique auquel se sont laissé prendre ce que Lautréamont en son temps appelait les «têtes molles». Quand un artiste nous ouvre l’œil et l’esprit, il a rompu en pensant et formant, sans le programmer. Et, autre exemple combien symbolique: le doré Pot géant de Jean-Pierre Raynaud trôna huit ans sur le parvis du Centre Pompidou!... Un Pot de jardin, cela ne s’était jamais fait, en grand; et cela fait-il assez nain comme tradition contestée, comme envergure créatrice?
Que l’art contribue à l’aménagement du territoire mental, social, aucun chef d’Etat n’y a jamais vu d’inconvénient.
* Dernier ouvrage paru: Nouvelle introduction à l’art du XXe siècle - l’Art du Contemporain est terminé, édition Pocket.